Deux

9 heures du soir. La pièce n’était éclairée que par la lumière bleutée de la télévision.

Par les fenêtres, il voyait les lumières de San Francisco et, juste dessous, les toits pointus des petites maisons de style reine Anne, de l’autre côté de Liberty Street. Comme il aimait cette rue ! Sa demeure était la plus haute de tout le pâté de maisons. Elle avait dû être un manoir autrefois. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’une belle bâtisse se dressant majestueusement parmi d’autres plus modestes.

Il l’avait restaurée lui-même. Il en connaissait chaque clou, chaque poutre, chaque corniche. Torse nu au soleil, c’était lui qui avait placé chaque tuile du toit. Il avait même coulé le béton du trottoir.

Il se sentait en sécurité chez lui plus que nulle part ailleurs. Depuis quatre semaines, il n’était sorti de sa chambre que pour entrer dans la petite salle de bains adjacente.

Des heures durant, il restait allongé sur son lit, les mains très chaudes à l’intérieur de ses gants en cuir noir qu’il ne pouvait ni ne voulait ôter. Il fixait l’écran de télévision noir et blanc en face de lui. Il visionnait inlassablement les vidéocassettes de films qu’il avait regardés avec sa mère il y avait des années. Il les avait baptisés ses « films de maisons », car tous racontaient de merveilleuses histoires, avec de fantastiques personnages devenus ses héros, mais montraient aussi de splendides maisons. Dans Rebecca, il y avait Manderley. Dans Les Grandes Espérances, il y avait le manoir en ruine de miss Havisham. Dans Hantise, il y avait la ravissante maison londonienne sur la petite place. Dans Les Chaussons rouges, il y avait la demeure près de la mer où l’adorable danseuse apprenait qu’elle serait bientôt danseuse étoile. Oui, c’étaient des films de maisons, de rêves d’enfant, de personnages aussi grandioses que les maisons.

Il buvait bière sur bière et somnolait en permanence. Ses mains enfermées dans ses gants lui faisaient mal. Il ne répondait ni au téléphone ni à la sonnette. Tante Vivian s’en occupait.

De temps à autre, elle entrait dans la chambre pour lui apporter de la bière ou un peu de nourriture. Il mangeait à peine.

— Michael, mange, s’il te plaît, disait-elle.

— Plus tard, tante Viv, répondait-il en souriant.

Il ne voyait ni ne parlait à personne, à l’exception du docteur Morris. Mais celui-ci ne pouvait rien pour lui. Ses amis non plus. De toute façon, ils ne voulaient plus lui parler. Ils en avaient assez de l’entendre rabâcher qu’il avait été mort pendant une heure avant de revenir à la vie. Et il n’avait aucune envie de parler à ces centaines de gens qui lui demandaient une démonstration de son pouvoir parapsychique.

Il en avait plus qu’assez de son pouvoir. Personne ne pouvait comprendre ça ? Il en avait assez de faire l’animal savant, d’enlever ses gants, de toucher des objets et d’y voir quelque image stupide : C’est une femme qui vous a donné ce crayon au bureau, hier. Elle s’appelle Gert, ou : Ce matin, vous avez décidé de mettre ce médaillon parce que vous ne trouviez pas votre collier de perles.

Personne ne se rendait compte du véritable drame qu’il vivait : il ne parvenait pas à se rappeler ce qu’il avait vu pendant qu’il était noyé.

— Tante Viv, disait-il, s’évertuant à lui expliquer, j’ai vraiment vu des gens là-haut. Nous étions tous morts. Et on m’a proposé de revenir. On m’a renvoyé dans un but précis.

Pâle reflet de sa mère décédée, tante Vivian hochait simplement la tête.

— Je sais, mon chéri. Avec le temps, tu t’en souviendras peut-être.

Avec le temps.

Il ne cessait d’essayer de se rappeler le sauvetage, la femme qui l’avait sorti de l’eau et ranimé. Si seulement il pouvait lui parler ! Si seulement le docteur Morris pouvait la trouver !… Il voulait juste entendre de sa bouche qu’il n’avait rien dit. Il voulait juste retirer ses gants et tenir sa main dans la sienne pendant qu’elle le lui disait. Grâce à elle, il pourrait peut-être se souvenir…

Le docteur Morris voulait qu’il aille le voir pour évaluer une nouvelle fois son état.

— Laissez-moi tranquille. Trouvez cette femme. Je sais que vous pouvez la joindre. Vous m’avez dit qu’elle vous avait appelé.

Il en avait par-dessus la tête des hôpitaux, des scanners du cerveau, des électroencéphalogrammes, des piqûres et des pilules.

La bière, ça oui ! Parfois, elle était à deux doigts de « faire remonter ses souvenirs ».

C’était un véritable royaume qu’il avait vu là-bas. Des gens, plein de gens. Comme à travers une étoffe translucide, il la revoyait… Qui était-elle ? Elle a dit… C’était tout. Le trou noir.

— Je le ferai. Même si je dois en mourir une nouvelle fois, je le ferai.

Leur avait-il réellement dit ça ? Comment aurait-il pu imaginer tout cela, toutes ces choses si étrangères à son monde, son monde jusque-là si solide et si réel ? Et d’où venaient ces flashes curieux suggérant qu’il était parti très loin puis revenu chez lui, dans la ville de son enfance ? Il ne savait pas, alors que c’était capital !

Il savait qu’il était Michael Curry, qu’il avait quarante-huit ans, qu’il avait plusieurs millions de dollars en banque, que ses biens se montaient à peu près à la même somme et que c’était une bonne chose car son entreprise de bâtiment avait fermé. Il ne parvenait plus à la diriger. Ses meilleurs charpentiers et peintres étaient passés à la concurrence et il avait perdu une grosse affaire, la restauration d’un vieil hôtel d’Union Street.

Il savait que s’il enlevait ses gants et touchait n’importe quoi, les murs, les sols, la boîte de bière, l’exemplaire de David Copperfield ouvert devant lui, il recommencerait à voir des images dépourvues de sens et il deviendrait fou à lier. S’il ne l’était pas déjà.

Il savait qu’il était heureux avant de se noyer. Pas parfaitement heureux, mais heureux. Il avait une vie agréable.

 

 

Le matin de ce jour fatidique, le 1er mai, il s’était réveillé tard. Il avait besoin d’une journée de repos. Ses hommes se débrouillaient très bien sans lui. Un souvenir singulier lui vint à l’esprit. Il s’agissait d’une longue promenade en voilure en dehors de La Nouvelle-Orléans, le long de la côte du Golfe, vers la Floride. Il était enfant. Ce devait être les vacances de Pâques, mais il n’en était pas certain. Et tous ceux qui auraient pu le savoir, sa mère, son père, ses grands-parents, étaient morts.

Tout ce qu’il se rappelait, c’était l’eau verte et claire le long de cette plage blanche, la chaleur et l’impression que le sable sous ses pieds était du sucre en poudre. Ce souvenir était douloureux. A San Francisco, il souffrait beaucoup du froid et il fut incapable d’expliquer par la suite comment un souvenir de chaleur l’avait poussé ce jour-là à se rendre à Océan Beach. N’était-ce pas justement l’endroit le plus glacial de la baie ?

Quoi qu’il en soit, par cet après-midi morose, la tête pleine de visions des eaux du Sud, il était monté dans sa vieille Packard, décapotée, et s’y était rendu.

N’ayant pas allumé son autoradio, il n’entendit pas les mises en garde du centre météorologique local. Cela aurait-il changé quelque chose ? Il savait qu’Océan Beach était dangereux, qu’un tas de gens s’y noyaient chaque année, aussi bien des habitants du coin que des touristes.

Il y avait peut-être pensé un peu en arrivant sur les rochers juste en dessous du restaurant Cliff House. La falaise était traîtresse, glissante. Mais il n’avait pas peur de tomber, ni peur de la mer, ni de quoi que ce soit. Il repensait au Sud, aux soirées d’été à La Nouvelle-Orléans, lorsque le jasmin était en fleur. Il repensait aux belles-de-nuit embaumant le jardin de sa grand-mère.

Il avait dû perdre conscience lorsque la vague l’avait frappé car il n’avait aucun souvenir d’avoir été emporté. Seulement la sensation de s’être élevé, d’avoir vu son corps inanimé sur la grève, des gens gesticulant, d’autres se précipitant dans le restaurant pour demander de l’aide. Il savait très bien ce qu’ils faisaient, tous ces gens. Il ne les voyait pas seulement comme des gens qu’on regarde d’en haut, il savait tout d’eux. Et il se sentait en parfaite sécurité là-haut. Le mot « sécurité » était trop faible, il se sentait libre ; si libre qu’il ne comprenait pas toute cette agitation en bas.

A ce moment-là, il était bel et bien mort. C’est alors qu’on lui avait montré toutes ces choses merveilleuses. Il y avait plein d’autres morts. Il comprenait tout, des choses les plus simples aux plus compliquées, pourquoi il devait retourner parmi les vivants, la porte, la promesse, le retour dans le corps étendu sur le pont du bateau, mort depuis une heure, la douleur aiguë, le retour à la vie, l’esprit fort d’un nouveau savoir, prêt à faire exactement ce qu’on exigeait de lui.

Les premières secondes, il avait tenté désespérément de raconter d’où il venait et ce qu’il avait vu. Et cette douleur dans sa poitrine ! Près de lui, il y avait la silhouette floue d’une femme au visage pâle et délicat, les cheveux relevés sous une casquette, les yeux gris brillants. D’une voix très douce, elle lui avait dit de rester calme, qu’on allait s’occuper de lui.

Ensuite, plus rien. Le trou noir. Personne n’avait été capable de lui raconter la suite des événements, sinon qu’on l’avait ramené d’urgence à terre où l’attendaient l’ambulance et des journalistes.

Des appareils photo, des gens l’appelant par son nom, quelqu’un essayant de lui enfoncer une aiguille dans le bras. Il avait cru entendre la voix de tante Vivian. Il avait supplié qu’on lui fiche la paix. Il fallait qu’il s’assoie.

— Restez tranquille, monsieur Curry ! Hé, venez m’aider !

Il était traité comme un prisonnier. Il s’était débattu. En vain. Quelqu’un lui avait fait une piqûre et il avait sombré dans le néant.

Puis ils étaient revenus. Ceux qu’il avait vus là-bas. Ils lui avaient parlé.

— Je comprends. J’empêcherai ça. Je vais retourner chez moi. Je sais où c’est. Je me rappelle…

A son réveil, il fut aveuglé par une lumière artificielle. Une chambre d’hôpital. Il était relié à un tas de machines. Son meilleur ami, Jimmy Barnes, était assis près du lit. Il voulut lui parler mais les infirmières et les médecins étaient là.

On le louchait, on lui posait des questions. Mais il ne parvenait pas à se concentrer sur les réponses. Il continuait à voir des images : des infirmières, des aides-soignants, des couloirs d’hôpital. Mais que se passait-il ? Il connaissait même le nom du médecin, Randy Morris, et savait qu’il avait embrassé sa femme Deenie avant de quitter la maison. Une foule d’informations se pressait dans sa tête. C’était insupportable. Il était fiévreux, inquiet, mi-éveillé, mi-endormi.

Il frissonna et tenta de s’éclaircir les idées.

— Écoutez, je sais, dit-il.

Après tout, il savait très bien ce qui se passait. Il venait de se noyer et ils voulaient savoir si son cerveau avait été touché.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais parfaitement bien. Je dois sortir d’ici et faire mes bagages. Je dois retourner chez moi sans tarder…

Réserver une place d’avion, fermer la société… La porte, la promesse et sa mission cruciale…

Mais quelle était-elle ? Pourquoi devait-il rentrer chez lui ? Une nouvelle succession d’images lui parvenait – les infirmières nettoyant la pièce, quelqu’un essuyant la barre chromée du lit quelques heures auparavant, pendant qu’il dormait. Stop ! Il faut que je me concentre sur l’essentiel, la mission, la…

C’est à ce moment-là qu’il avait compris : il ne se rappelait pas quelle était cette fameuse mission ; il ne se rappelait pas ce qu’il avait vu pendant qu’il était mort. Les gens, les endroits, tout ce qu’on lui avait dit… Il ne restait plus rien. Non, c’était impossible. Tout lui avait paru si clair. Et ils comptaient sur lui. Ils lui avaient dit : « Michael, vous n’êtes pas obligé d’y retourner, vous pouvez refuser. » Mais il avait répondu qu’il le ferait, qu’il… Qu’il quoi ? Cela lui reviendrait sûrement, comme un rêve oublié qui refait surface d’un seul coup.

Il s’était assis, avait arraché une de ses perfusions et réclamé un papier et un stylo.

— Vous devez rester allongé.

— Pas maintenant. Il faut que j’écrive.

Mais il n’y avait rien à écrire ! Il se rappelait s’être tenu debout sur les rochers, avoir pensé aux étés d’autrefois en Floride, à la mer chaude… Puis son corps trempé et douloureux sur la civière.

Il ferma les yeux, essayant d’ignorer cette étrange chaleur dans ses mains et l’infirmière l’adossant aux oreillers. Quelqu’un demandait à Jimmy de quitter la chambre. Il refusait. Mais pourquoi voyait-il toutes ces choses étranges et ineptes – des garçons de salle encore, le mari de l’infirmière, les noms de tous ces gens. Mais par quel mystère connaissait-il tous ces noms ?

— Ne me touchez pas ! dit-il. La seule chose qui importe, c’est ce que j’ai vécu là-bas, au-dessus de l’océan.

Soudain, il attrapa le stylo et vit instantanément l’infirmière le sortant d’un tiroir au comptoir d’accueil, dans le couloir. Le contact avec le papier lui fit apparaître l’image d’un homme mettant le bloc dans un casier métallique. Et la table de chevet ? L’image de la femme qui l’avait nettoyée avec un chiffon plein de microbes venant d’une autre chambre. Et un homme avec une radio. Quelqu’un faisant quelque chose avec une radio. Et le lit ? La dernière patiente à l’avoir occupé, Mme Ona Patrick, était morte à 11 heures du matin la veille, avant même qu’il décide d’aller à Océan Beach. Non. Arrêtez ça ! L’image du corps de la femme à la morgue. C’était insoutenable.

Désespéré, il mit les mains sur sa tête, passa les doigts dans ses cheveux et, soulagé, ne ressentit rien. Avant de sombrer dans le sommeil, il songea que cela lui reviendrait, qu’elle allait venir et qu’il comprendrait tout. Encore faudrait-il savoir qui elle était…

La priorité était de retourner chez lui, après toutes ces longues années.

— Le lieu de ma naissance, murmura-t-il en luttant contre le sommeil. Si vous me donnez encore des sédatifs, je vous tue !

 

 

Ce fut son ami Jimmy qui apporta les gants de cuir le lendemain. Michael pensait que cela ne marcherait pas. Mais cela valait la peine d’essayer. Son étal d’agitation était proche du délire. Il avait beaucoup trop parlé, et à tout le monde.

Lorsque les journalistes téléphonaient, il leur racontait avec précipitation ce qui se passait. Lorsqu’ils parvenaient jusque dans la chambre, il parlait et parlait, racontant tout pour la énième fois, répétant : Je ne me rappelle pas ! Ils lui donnaient des objets à toucher et il leur disait ce qu’il voyait. « Tout cela n’a aucun sens. »

On le mitraillait de photos. Le personnel hospitalier mettait les journalistes dehors. Michael n’osait plus toucher une fourchette ou un couteau. Il ne mangeait pas. Des gens de l’hôpital venaient de tous les services pour mettre des objets dans ses mains.

Sous la douche, il toucha le mur. Il vit la femme, celle qui était morte la veille. Elle avait occupé cette chambre pendant trois semaines. « Je ne veux pas prendre de douche, disait-elle. Je me sens mal, vous ne comprenez pas ? » Sa belle-fille la tenait. Il sortit en courant de la douche et s’abattit sur son lit, épuisé. Il glissa ses mains sous l’oreiller.

Quand il avait enfilé les gants, il avait eu quelques flashes. Puis il s’était mis à frotter doucement ses mains l’une contre l’autre pour que toutes les images se superposent jusqu’à ce qu’il ne distingue plus rien et que tous les noms qui se pressaient dans sa tête finissent par se taire.

Lentement, il tendit la main vers un couteau sur son plateau de repas. Il vit quelque chose de flou qui s’évanouit aussitôt. Il prit le verre de lait et le but. Presque rien. Ouf ! ça marchait, avec les gants. Il lui suffisait de faire des gestes rapides.

Il fallait qu’il sorte de cet hôpital ! Mais ils ne voulaient pas.

— Je ne veux pas de scanner. Mon cerveau va très bien. Ce sont mes mains qui me rendent fou.

Tout le monde essayait de l’aider. Ses amis, le docteur Morris et tante Vivian, qui restait près de lui des heures durant. A la demande de Michael, le docteur Morris avait contacté les ambulanciers, les gardes-côtes, les gens de la salle des urgences, la propriétaire du bateau qui l’avait ranimé avant l’arrivée des sauveteurs, tous ceux qui auraient pu se rappeler ce qu’il avait dit. Après tout, un seul mot pouvait lui faire retrouver la mémoire.

Mais il n’avait pas prononcé de mots. La femme avait dit qu’il avait marmonné quelque chose en ouvrant les yeux mais qu’elle n’avait rien compris. C’était un mot commençant par un « L ». Un nom, peut-être. C’était tout. Les gardes-côtes l’avaient emmené à ce moment-là. Dans l’ambulance, il avait envoyé un coup de poing et l’on avait dû le maîtriser.

Il fallait absolument qu’il parle à tous ces gens, surtout à la femme du bateau. Il le disait à la presse quand on venait l’interviewer.

Jimmy et Stacy restaient jusque tard le soir et tante Vivian était là chaque matin. Thérèse finit par se montrer, timide, effrayée. Elle n’aimait pas les hôpitaux. Elle ne supportait pas les gens malades.

Il s’était mis à rire et, impulsivement, avait ôté son gant et lui avait attrapé la main.

— J’ai peur, tu te fais remarquer, lui dit-elle. Je ne crois pas à ton histoire de noyade, c’est ridicule. Je veux que tu sortes d’ici. Tu aurais dû m’appeler.

— Rentre chez toi, chérie, avait-il dit.

Il quitta l’hôpital le lendemain.

Les trois semaines qui suivirent furent un calvaire. Deux des gardes-côtes et un ambulancier l’appelèrent mais ce qu’ils dirent ne fut d’aucune aide. Quant à la femme qui l’avait recueilli sur son bateau, elle ne voulait pas être impliquée dans cette affaire. Et le docteur Morris lui avait promis qu’elle resterait en dehors de tout ça. Par ailleurs, les gardes-côtes avaient annoncé à la presse qu’ils avaient omis de noter le nom du bateau ou son numéro d’immatriculation. Un journal rapporta qu’il s’agissait d’un navire de haute mer. Il était peut-être bien à l’autre bout du monde, maintenant.

Michael se rendit compte qu’il avait raconté son histoire à bien trop de monde. Tous les grands magazines du pays voulaient une interview. Il ne pouvait sortir sans qu’un journaliste lui barre le chemin ou qu’un parfait étranger place un portefeuille ou une photo dans sa main. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner et le courrier s’empilait devant sa porte. Ses bagages étaient prêts mais il ne se résolvait pas à partir. Il buvait de la bière fraîche toute la journée, et du bourbon quand la bière ne l’engourdissait pas assez.

Ses amis se montraient fidèles. Ils se relayaient auprès de lui pour lui parler, le calmer et l’empêcher de boire. Mais cela ne servait à rien. Stacy lui faisait même la lecture car il ne pouvait lire seul. Il exaspérait tout le monde et s’en rendait compte.

En fait, son esprit était un véritable champ de bataille. Il essayait d’y remettre de l’ordre. S’il ne pouvait se rappeler, il pouvait au moins essayer de comprendre. Il ressassait ses pensées sur la vie et la mort, sur ce qui s’était passé « là-bas », sur la conception de la barrière entre vie et trépas au cinéma et dans la littérature. Dans Fanny et Alexandre, par exemple, le film de Bergman, les morts revenaient parler aux vivants. Dans La Femme en blanc, une petite fille morte entrait dans la chambre d’un petit garçon. Dans Julia, Mia Farrow était hantée par le spectre d’un enfant mort à Londres.

— Michael, tu es stupide.

— Mais tu ne vois pas que ce ne sont pas seulement des films d’horreur ? Prends le livre L’Hôtel blanc. Tu l’as lu ? On suit l’héroïne après sa mort. Je te le dis, il va se passer quelque chose. La barrière est en train de tomber. J’ai parlé aux morts et je suis revenu de l’au-delà. A un niveau de notre subconscient, nous savons tous que la barrière va tomber.

— Michael, calme-toi. Ce truc avec tes mains…

— Je ne veux pas en parler.

Il prit le téléphone et commanda une autre caisse de bière ; tante Vivian n’aurait pas besoin de se déplacer. Et puis il avait encore plein de scotch et de whisky. Avec toutes ces réserves, il pouvait rester soûl jusqu’à sa mort.

Par téléphone, il ferma sa société. Quand il avait essayé de retourner travailler, ses employés l’avaient poliment renvoyé chez lui. Ils ne pouvaient rien faire tellement il parlait. Il passait sans transition d’un sujet à l’autre. Et puis il y avait ce journaliste qui le harcelait pour qu’il montre son pouvoir. Autre chose le minait, quelque chose qu’il ne pouvait confier à personne : il percevait maintenant de vagues impressions émotionnelles venant de gens qu’il ne touchait pas forcément.

C’était une sorte de télépathie à laquelle les gants ne faisaient pas écran. Il ne recevait pas des informations mais plutôt de fortes impressions : aimer, ne pas aimer, la vérité, le mensonge. Parfois, il s’y laissait tellement prendre qu’il voyait seulement les gens remuer les lèvres ; il n’entendait pas du tout leurs paroles.

Un après-midi, il régla ses affaires, faisant en sorte que tous ses employés retrouvent un travail.

Désormais, il n’avait plus qu’à rester chez lui, les rideaux tirés, s’étendre et boire. Tante Viv chantait dans la cuisine en lui préparant des petits plats auxquels il ne touchait pas. A l’occasion, il essayait de lire un passage de David Copperfield pour distraire son esprit. Dans les pires moments de sa vie, il s’était toujours retiré dans un coin pour lire David Copperfield. Ce livre était plus facile et plus clair que Les Grandes Espérances, qui restaient sa lecture favorite. S’il arrivait encore à suivre le fil de l’histoire, c’était uniquement parce qu’il la connaissait par cœur.

Thérèse était partie rendre visite à son frère dans le sud de la Californie. C’était un mensonge, il le savait, bien qu’il n’ait pas touché le téléphone mais juste entendu sa voix sur le répondeur. Parfait ! Bon vent !

Lorsque son ancienne petite amie, Elisabeth, appela de New York, il lui parla jusqu’à perdre connaissance. Le lendemain matin, elle l’enjoignit d’aller consulter un psychiatre, menaçant de laisser tomber son travail et de prendre le premier avion s’il ne le faisait pas. Il promit, sans la moindre intention de le faire.

Il ne voulait se confier à personne. Pas question de décrire l’intensité de ses sensations et encore moins de parler de ses mains. Tout ce qu’il voulait, c’était évoquer ses visions, mais personne ne voulait l’écouter, personne ne voulait entendre parler de la frontière séparant les vivants des morts.

Une fois tante Viv couchée, il expérimentait un peu son pouvoir. Mais il détestait ces images fourmillant dans sa tête. S’il y avait une raison à cette sensibilité qu’on lui avait attribuée, il l’avait oubliée aussi vite que les visions et la mission qu’on lui avait confiée.

Stacy lui apporta des livres sur d’autres personnes qui étaient revenues du monde des morts. A l’hôpital, le docteur Morris lui avait parlé des études sur les « états proches de la mort » réalisées par Moody, Rawlings, Sabom et Ring. Luttant contre l’ivresse, l’agitation, l’incapacité absolue de se concentrer longtemps, il se força à les lire.

Oui, il savait tout cela ! Tout était vrai. Lui aussi était sorti de son corps. Et ce n’était pas un rêve. Mais il n’avait pas vu de lumière scintillante, il n’avait pas rencontré des êtres chers qui étaient morts, et il n’était pas arrivé dans un paradis mystérieux plein de fleurs et de couleurs splendides. Ce qui lui était arrivé n’avait rien à voir. Il avait été intercepté, appelé. On lui avait confié une tâche très ardue et capitale.

Le paradis. Le seul paradis qu’il ait jamais connu se trouvait dans la ville où il avait grandi, cet endroit chaud et agréable qu’il avait quitté à l’âge de dix-sept ans, ce vieux quartier connu à La Nouvelle-Orléans sous le nom de Garden District.

Oui, retourner aux sources, à La Nouvelle-Orléans, qu’il n’avait pas revue depuis. Curieusement, quand il repensait à son passé, comme les noyés sont censés le faire, il revivait d’abord cette nuit si lointaine – il avait six ans – où il avait découvert la musique classique. Sous le porche derrière la maison de sa grand-mère, dans le crépuscule odorant, une vieille radio était allumée. Des belles-de-nuit luisaient dans l’obscurité. Les cigales stridulaient dans les arbres. Son grand-père fumait un cigare. Ce fut alors que cette musique céleste était entrée dans sa vie.

 

 

Pourquoi, contrairement à son entourage, avait-il adoré cette musique ? Depuis le début, il était différent des autres. Et l’éducation reçue de sa mère n’y était pour rien. Pour elle, toute musique était du bruit. Lui, il avait tellement aimé cette musique qu’il avait pris un bâton pour battre la mesure et fait de grands gestes dans l’obscurité.

Les Curry vivaient dans Irish Channel. C’étaient des gens travailleurs et son père était la troisième génération de Curry à vivre dans l’une des maisons jumelles du front de mer où tant d’Irlandais étaient installés. Les ancêtres de Michael avaient émigré au milieu du XIXe siècle après la terrible famine causée par la maladie de la pomme de terre. Ils avaient embarqué sur des bateaux à coton vides qui, partant de Liverpool, transportaient vers le sud de l’Amérique cette cargaison lucrative. C’étaient des gens rudes, dont Michael avait hérité sa stature puissante et sa détermination. Son amour du travail manuel lui venait d’eux et l’avait emporté sur l’instruction qu’il avait reçue. Le grand-père de Michael avait travaillé comme policier sur les docks où son père avait, avant lui, chargé des balles de coton. Il emmenait Michael voir les bananiers qui déversaient leurs milliers de régimes sur les tapis roulants menant aux entrepôts et le mettait en garde contre les serpents noirs qui se cachaient souvent dans les queues des bananes. Le père de Michael était pompier. Il était mort dans l’incendie de Tchoupitoulas Street quand Michael avait dix-sept ans. Ce fut un tournant dans la vie de l’adolescent : ses grands-parents étant morts, sa mère l’avait ramené avec elle dans sa ville natale, San Francisco.

Il n’y avait jamais eu le moindre doute dans son esprit sur la générosité de la Californie et du XXe siècle à son égard. Il avait été le premier de ce clan, son clan, à sortir diplômé d’une université et à vivre dans le monde des livres, de la peinture et des belles maisons.

Même si son père n’était pas mort, Michael n’aurait jamais été pompier. Il avait en lui des possibilités que ses aïeux n’avaient jamais eues.

A la bibliothèque de l’école, il lui arrivait souvent de se plonger dans Les Grandes Espérances ou David Copperfield. Ses camarades lui envoyaient des crachats et lui pinçaient le bras en le menaçant de le frapper s’il persistait à se comporter comme un « simple d’esprit ». Dans Irish Channel, ce terme désignait ceux qui n’avaient pas le bon sens de jouer aux durs et de rejeter tout ce qui paraissait « intellectuel ».

Mais personne n’avait jamais frappé Michael. Le physique imposant qu’il tenait de son père lui permettait de punir quiconque oserait essayer. Déjà costaud et extraordinairement fort lorsqu’il était enfant, l’action physique, même violente, lui était naturelle. Il aimait se battre. Les enfants avaient appris à le laisser tranquille, et lui-même sut masquer suffisamment ses aspirations intérieures pour qu’ils lui pardonnent les bévues qu’il commettait occasionnellement. En général, ils l’aimaient bien.

Et les promenades, ces longues promenades qui n’avaient aucun intérêt aux yeux des enfants de son âge ? Plus tard, même ses petites amies ne le comprirent jamais. Rita Mae Dwyer se moquait de lui. Marie-Louise disait qu’il était dingue : « Se promener ? C’est-à-dire ? » Depuis sa plus tendre enfance, il aimait se promener, traverser Magazine Street, la ligne de démarcation entre les étroites rues brûlées par le soleil, où il était né, et les larges rues paisibles de Garden District.

Dans Garden District, il y avait les maisons les plus anciennes des beaux quartiers de la ville, assoupies derrière leurs chênes massifs et leurs vastes jardins luxuriants. C’était là qu’il marchait en silence sur les trottoirs de brique, les mains dans les poches, sifflant parfois, se disant qu’un jour il aurait une grande maison dans ce quartier, une maison avec des colonnes blanches devant et des allées en pierre. Il aurait un grand piano, comme ceux qu’il apercevait à travers les longues fenêtres des rez-de-chaussée. Il aurait des rideaux en dentelle et des lustres, et il lirait Dickens toute la journée dans une bibliothèque bien fraîche où les rayonnages monteraient jusqu’au plafond.

Il se sentait comme Pip, le jeune héros de Dickens, qui se voyait possédant des choses qu’il n’aurait probablement jamais.

Cette passion des promenades, il la partageait avec sa mère. C’était peut-être le seul trait de caractère qu’elle lui avait donné.

Il y avait une maison sombre qu’elle adorait. Il ne l’oublierait jamais. C’était un long hôtel particulier lugubre où d’énormes bougainvillées s’épanouissaient sous les porches. Souvent, lorsqu’ils passaient devant, Michael voyait un homme étrange, seul au milieu des hauts arbustes non entretenus, tout au fond du jardin négligé. Il semblait perdu au milieu de l’écheveau de verdure, se fondant dans le feuillage au point qu’un autre passant ne l’aurait pas remarqué.

Michael et sa mère s’amusaient à un petit jeu au sujet de l’homme : elle prétendait ne pas le voir.

— Mais il est là, maman ! répondait-il.

— D’accord, Michael, dis-moi à quoi il ressemble.

— Eh bien, il a des cheveux bruns, des yeux marron, et il est très bien habillé, comme s’il allait à une réception… Il nous regarde, maman. Nous ferions mieux de nous en aller.

— Mais Michael, il n’y a personne, répondait invariablement sa mère.

— Maman, arrête de me taquiner !

Une fois, cependant, elle avait vu l’homme et ne l’avait pas aimé. Ce n’était pas dans ce jardin délabré. C’était pendant la période de Noël, quand Michael était tout petit. Dans l’église Saint Alphonse, on venait d’installer une grande crèche près de l’autel. Le Petit Jésus était dans la mangeoire. Michael et sa mère étaient allés se recueillir devant la crèche.

C’était peut-être le premier Noël dont Michael se souvenait. L’homme était là, debout dans une encoignure sombre du sanctuaire. Il avait adressé à Michael le petit sourire qu’il lui faisait chaque fois. Il avait les mains jointes et portait son costume habituel. Son visage était très calme. Il avait exactement le même aspect que dans le jardin de First Street.

— Regarde, il est là, maman ! s’exclama Michael. L’homme, celui du jardin.

La mère de Michael avait regardé dans la direction de l’homme puis détourné craintivement son regard et murmuré à l’oreille de son fils :

— Arrête de le fixer comme ça !

En quittant l’église, elle s’était retournée une fois.

— C’est l’homme du jardin, maman.

— Mais de quoi parles-tu ? demanda-t-elle. Quel jardin ?

A la promenade suivante dans First Street, il avait revu l’homme et l’avait dit à sa mère. Mais, une fois encore, elle avait prétendu qu’il n’y avait personne. Ils s’étaient mis à rire. Tout allait bien. Il n’oublia jamais.

Des années plus tard, sa mère partagea avec lui une autre passion : le cinéma. Le samedi, ils prenaient tous les deux l’autobus et se rendaient à la séance de matinée du Civic Théâtre.

— C’est un truc de filles, Mike, disait son père, que personne ne parvenait à traîner au cinéma.

Au début, Michael se défendait mais, avec le temps, il se contenta de sourire et d’ignorer les remarques de son père, qui finit par les laisser tranquilles. Personne n’aurait réussi à le priver de ces samedis après-midi très spéciaux. Pour lui, les films étrangers étaient comme des portes s’ouvrant sur un autre monde. Ils le remplissaient d’une mélancolie et d’un bonheur indicibles.

Il n’oublia jamais Rebecca. Les Chaussons rouges. Les Contes d’Hoffmann et un film italien tiré de l’opéra Aida. Puis il y eut cette fantastique histoire de pianiste appelée La Chanson du souvenir. Il adora César et Cléopâtre joué par Claude Rains et Vivian Leigh. Et The Laie George Apley avec ce Ronald Colman qui avait la plus belle voix que Michael ait jamais entendue.

Sur le chemin du retour, sa mère lui donnait parfois quelques explications. Ils rentraient en tramway, rataient volontairement l’arrêt et remontaient à pied jusqu’à Carrolton Avenue. Là, ils étaient tranquilles. Ils contemplaient les maisons grandioses, souvent un peu trop voyantes, construites après la guerre de Sécession. Elles n’étaient pas aussi belles que celles de Garden District mais néanmoins somptueuses.

Par la fenêtre ouverte du tramway, Michael attrapait des fleurs de lagerstroemia. Il rêvait d’être Maxim de Winter. Il voulait connaître les titres des morceaux de musique qu’il entendait à la radio et comprendre les mots étrangers inintelligibles prononcés par l’animateur.

Curieusement, dans les vieux films d’horreur projetés au théâtre Happy Hour, dans Magazine Street – son quartier –, les personnages évoluaient souvent eux aussi dans un monde d’élégance. On y trouvait les mêmes bibliothèques lambrissées, les mêmes magnifiques cheminées, des hommes en smoking et des femmes graciles à la voix douce, côte à côte avec le monstre de Frankenstein ou la fille de Dracula. Le docteur Van Helsing était un homme des plus élégants, et le même Claude Rains qui avait joué César au théâtre en ville y jouait maintenant le rôle de l’Homme invisible.

Michael en vint à détester Irish Channel. Il adorait sa famille et aimait bien ses amis mais il avait en horreur les maisons jumelles vingt par pâté de maisons avec leurs cours minuscules sur le devant et leurs barrières, le bar du coin de la rue avec son juke-box dans l’arrière-salle, sa porte claquant sans arrêt, et les grosses femmes en robes à fleurs frappant leurs enfants au milieu de la rue avec leurs ceintures ou à main nue.

Il détestait la foule qui faisait ses courses le samedi après-midi dans Magazine Street. Les enfants étaient sales, les vendeuses du bazar désagréables, la chaussée puait la bière. Il trouvait horrible l’odeur des appartements situés au-dessus des boutiques, où vivaient les plus déshérités de ses camarades, l’odeur des vieilles boutiques des cordonniers, des réparateurs de radios, du théâtre Happy Hour. Magazine Street n’était que puanteur.

Et il y avait les gens, ces gens qui le déconcertaient tant. Il avait honte de son accent râpeux d’Irish Channel. Pour les autres, cet accent ressemblait à celui de Brooklyn, de Boston ou de tout endroit colonisé par les Irlandais et les Allemands. « Nous savons que tu es à l’école rédemptoriste, disaient les enfants des beaux quartiers. Ça s’entend à ta façon de parler », ajoutaient-ils avec mépris.

Michael détestait aussi les bonnes sœurs à la voix grossière et profonde qui n’hésitaient jamais à distribuer des fessées aux jeunes garçons, les secouaient et les humiliaient.

En fait, il les détestait surtout pour quelque chose qu’elles avaient fait quand il avait six ans. Un petit garçon, un « fauteur de troubles », avait été traîné hors de la classe. Ses camarades avaient appris plus tard qu’on l’avait amené dans une classe de l’école de filles voisine et qu’on l’avait obligé à rester debout dans la poubelle, en pleurs, devant toutes les petites filles. C’étaient les filles qui avaient tout raconté aux garçons.

Michael avait été scandalisé et terrorisé à l’idée qu’une chose pareille puisse lui arriver. Mais c’était impossible. Il se débattrait, quitte à ce que son père, qui s’était contenté jusque-là de quelques coups de lanière en cuir, le punisse en le fouettant. Toute la violence qu’il sentait autour de lui – chez son père, son grand-père et tous les hommes qu’il connaissait – pourrait monter en lui à ce moment-là et le happer pour de bon. Combien de fois avait-il vu d’autres enfants se faire fouetter ? Combien de fois avait-il entendu la voix froide et ironique de son père plaisanter sur les coups de fouet qu’il avait reçus du sien ? Cette perspective le terrifiait.

Ainsi, malgré son besoin de dépense physique et l’entêtement qui le caractérisait, Michael devint un ange à l’école bien avant de comprendre qu’il devait étudier s’il voulait réaliser ses rêves. Il était un enfant calme qui faisait toujours consciencieusement ses devoirs. La peur de l’ignorance, de la violence et de l’humiliation le faisait autant progresser que, plus tard, ses véritables ambitions.

Mais pourquoi ces craintes n’avaient-elles eu aucune prise sur les autres enfants ? Il ne put jamais répondre à cette question. Ce qui était certain, c’était que, dès le départ, il avait une grande capacité d’adaptation. Il tirait des enseignements de ce qu’il voyait et évoluait en conséquence.

Aucun de ses parents n’avait cette souplesse. Sa mère était patiente et cachait son dégoût pour le comportement des gens qui l’entouraient. Mais elle n’avait aucun rêve, aucun idéal, ne possédait aucune force créatrice. Elle ne fit pas grand-chose de sa vie.

Quant à son père, c’était un homme impétueux et attachant, un brave pompier bardé de décorations. Il était mort en sauvant des vies. C’était son style. Mais il était aussi de ceux qui reculent devant ce qu’ils ne savent ou ne comprennent pas : un complexe profondément ancré lui donnait aussi le sentiment d’être petit devant ceux qui avaient réellement de l’instruction.

— Fais tes devoirs, disait-il.

Il disait cela uniquement parce que son rôle de père le lui dictait. En fait, peu lui importait que son fils apprît quelque chose à l’école paroissiale et que, dans des classes surchargées, dirigées par des religieuses débordées, il devînt vraiment instruit.

Malgré les conditions pénibles, toutefois, les religieuses étaient de bonnes enseignantes. Et, sans cesser de les haïr, Michael reconnaissait qu’à leur façon elles savaient parler des choses de l’esprit et de la vie.

Lorsque Michael eut onze ans, trois événements eurent sur lui un effet relativement important : la visite de sa tante Vivian, de San Francisco, une découverte fortuite à la bibliothèque municipale et un concert.

La visite de tante Vivian fut brève. Ils allèrent l’accueillir à Union Station et l’installèrent à l’hôtel Pontchartrain, dans Saint Charles. Le lendemain soir, elle invita Michael et ses parents à dîner au Caribbean Room, le restaurant luxueux de son hôtel. Le père de Michael déclina l’invitation, invoquant qu’il n’irait jamais dans un endroit comme celui-là et que, de toute façon, son costume était à la blanchisserie.

Michael, tiré à quatre épingles, s’y rendit donc avec sa mère, en traversant Garden District à pied.

Le Caribbean Room lui fit grosse impression. C’était un monde presque silencieux et féerique, éclairé aux bougies, où les tables étaient couvertes de nappes blanches et dont les serveurs ressemblaient à des fantômes, ou plutôt aux vampires des films d’horreur, avec leurs vestes noires et leurs chemises blanches amidonnées.

Mais ce qui l’étonna le plus fut que sa mère et sa tante étaient parfaitement à leur aise dans ce lieu, riant sous cape tout en parlant, posant des questions au serveur sur la soupe de tortue, le xérès et le vin blanc qu’elles avaient commandés.

Le respect de Michael envers sa mère s’en trouva grandi. Elle n’était donc pas une femme qui se donnait de grands airs ; elle était réellement habituée à cette vie. Et il comprit soudain pourquoi elle pleurait parfois en disant qu’elle voulait retourner à San Francisco.

Après le départ de sa sœur, elle fut malade pendant plusieurs jours. Elle restait au lit, refusant toute nourriture à l’exception du vin, qu’elle appelait son médicament. Michael s’asseyait auprès d’elle, lui faisait la lecture et s’effrayait lorsqu’elle ne prononçait pas un mot pendant une heure d’affilée. Un jour, elle se sentit mieux, quitta son lit, et la vie reprit comme avant.

Mais le jeune garçon repensait souvent à ce dîner et à l’aisance des deux femmes. Il passait souvent devant l’hôtel Pontchartrain. Il observait avec envie les gens bien habillés qui attendaient devant, sous le dais, leur taxi ou leur limousine. Il était saisi du désir d’apprendre, de comprendre, de posséder. Il se ruait alors dans le drugstore voisin pour lire des bandes dessinées d’horreur.

Ensuite survint la découverte à la bibliothèque municipale. Dans la salle de lecture réservée aux enfants. Michael était à la recherche de quelque chose de facile et d’amusant à lire. Il aperçut soudain, ouvert sur un rayonnage, un nouveau livre relié expliquant le jeu d’échecs.

Michael avait toujours trouvé ce jeu extrêmement romantique mais il aurait été incapable de dire comment il en avait entendu parler. Il n’avait jamais vu un échiquier de ses propres yeux. Il emporta le livre chez lui et commença à le lire. En le voyant, son père se mit à rire : il y jouait tout le temps à la caserne et il était stupide de croire qu’on pouvait apprendre les échecs dans un livre. Michael répondit que c’était pourtant ce qu’il allait faire.

— D’accord, tu apprends et je jouerai avec toi, conclut son père.

C’était formidable. Avant même de savoir y jouer, Michael avait un partenaire. En moins d’une semaine, il avait terminé le livre et, pendant une heure, répondit à toutes les questions que lui posait son père.

— Eh bien, j’ai du mal à le croire, mais tu sais vraiment jouer aux échecs. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un échiquier.

Son père descendit en ville et revint avec un jeu qui dépassait toutes les espérances de son fils. Ce n’étaient pas de simples pions dont les dessins symbolisaient les personnages – une tête de cheval, une tour – mais bel et bien des pièces entières, en pied – le cavalier était à califourchon sur un cheval cabré, la reine avait des cheveux longs sous sa couronne, la tour était un éléphant surmonté d’un château miniature. De ce jour, ils jouèrent souvent ensemble.

Mais la grande découverte de Michael ne fut pas que son père savait jouer aux échecs, ni qu’il ait eu la gentillesse d’acheter un si bel échiquier. C’était d’être capable d’absorber dans les livres autre chose que de simples histoires, ce qui lui ouvrait de larges perspectives d’avenir concernant ses rêves et ses ambitions.

Par la suite, il devint plus hardi à la bibliothèque. Il discutait avec les bibliothécaires, apprit à se servir du fichier par sujets et, avec une certaine obsession, s’attaqua à des lectures couvrant un vaste éventail de domaines.

Le premier sujet fut les voitures. Il apprit tout ce qu’il était possible de connaître sur les moteurs et les marques de voitures et surprit son père et son grand-père par son savoir.

Ensuite il passa au sujet des pompiers et des incendies. Il lut tout ce qui lui tomba sous la main à propos du matériel de lutte contre les incendies, des camions à grande échelle et comment ils étaient fabriqués, mais aussi des grands incendies historiques comme celui de Chicago et de Triangle Factory. Au bout de quelque temps, il fut capable d’en discuter avec son père et son grand-père.

Michael était aux anges. Il avait maintenant la certitude qu’il possédait un grand pouvoir et se sentait capable d’aborder certains sujets qu’il gardait secrets. Le premier était la musique.

Il choisit d’abord les livres les plus enfantins car le sujet était ardu, puis il passa aux histoires illustrées pour adolescents qui racontaient le petit génie qu’était Mozart, la surdité de Beethoven et la folie de Paganini, dont on prétendait qu’il avait vendu son âme au diable. Il apprit ce qu’étaient une symphonie, un concerto et une sonate. Il apprit le solfège et les noms de tous les instruments symphoniques.

Le sujet suivant fut les maisons. En peu de temps, les styles Renaissance classique et victorien n’eurent plus aucun secret pour lui. Il apprit à distinguer les colonnes corinthiennes des colonnes doriques, à identifier les manoirs et les gentilhommières. Fort de ce nouveau savoir, il écuma Garden District avec une passion redoublée.

Il se sentait complètement libéré. Il n’avait plus aucune raison de se faire du souci pour son avenir. Il pouvait lire n’importe quoi. Le samedi après-midi, il lisait des dizaines de livres sur l’art, l’architecture, la mythologie grecque, les sciences. En cachette, il dévora des ouvrages sur la peinture moderne, l’opéra et même la danse, craignant sans cesse que son père ne le surprenne et ne se moque de lui.

Le troisième événement fut un concert à l’auditorium municipal. Comme beaucoup de ses collègues pompiers, le père de Michael faisait des petits boulots pour arrondir ses fins de mois. Cette année-là, il tenait la buvette de l’auditorium, et Michael vint un soir lui donner un coup de main. Allant à l’école le lendemain, il expliqua à sa mère qu’il mourait d’envie de savoir comment la soirée se déroulait à l’auditorium et finit par obtenir son autorisation.

Avant le début du spectacle, ne devant aider son père à la buvette que pendant l’entracte et partir ensuite, il monta jusqu’à la dernière rangée de sièges de l’auditorium, là où il n’y avait personne, s’assit et attendit. Cela lui rappelait les étudiants assis au deuxième balcon du théâtre, dans Les Chaussons rouges, qui attendaient impatiemment et pleins d’espoir le début du spectacle. Petit à petit, la salle se remplit de spectateurs magnifiquement vêtus, les gens des beaux quartiers de La Nouvelle-Orléans, et les musiciens de l’orchestre, dans leur fosse, commencèrent à accorder leurs instruments. L’homme mince de First Street était là lui aussi. Michael l’aperçut tout en bas, le visage tourné vers lui, comme s’il pouvait le voir tout là-haut.

Michael fut émerveillé de ce qu’il vit ce soir-là. Isaac Stern, le grand violoniste, joua le concerto de Beethoven pour violon et orchestre, l’un des morceaux de musique les plus violemment beaux et expressifs qu’il lui ait jamais été donné d’entendre. Ce concert allait laisser en lui une empreinte indélébile.

Longtemps après, il continua à siffler l’air principal et à se rappeler le son sensuel de l’orchestre et les notes limpides s’envolant du violon d’Isaac Stern.

Mais cette expérience fit aussi naître en lui une impatience et une frustration qu’il ignorait. Il prit le parti de n’en parler à personne, tout comme il gardait secret ce qu’il avait étudié à la bibliothèque. Il redoutait le snobisme qui grandissait en lui et le mépris qu’il finirait par éprouver à l’égard de ceux qu’il aimait s’il se laissait aller à exprimer ses sentiments. Et l’idée de ne plus aimer sa famille, d’avoir honte d’elle, l’insupportait.

Détester les gens de son quartier, oui. Sans problème. Mais il se devait d’aimer, d’être loyal et en harmonie avec ceux qui vivaient sous le même toit que lui.

Il y avait son père, le pompier, le héros. Comment aurait-il pu ne pas apprécier un tel homme ? Il allait souvent lui rendre visite à la caserne de Washington Avenue. Il s’asseyait dans un coin, parmi les autres, mourant d’envie de les suivre lorsque la sirène retentissait. Il adorait cette ambiance tout en redoutant d’être obligé un jour de devenir pompier comme eux et d’habiter l’une de ces horribles maisons jumelles.

Comment sa mère faisait pour aimer ces gens était un parfait mystère. Michael s’efforçait d’égayer la vie de cette femme fourvoyée dans Irish Channel, dont il était l’unique ami. Mais personne n’aurait pu la sauver, elle qui parlait et s’habillait mieux que les gens du voisinage, dont le mari refusait qu’elle travaille comme vendeuse dans un grand magasin, elle qui, quand toute la maisonnée dormait, lisait jusque tard dans la nuit des romans de John Dickson Carr, Daphné du Maurier et Frances Parkinson Keyes, assise sur le canapé du salon, en sous-vêtements à cause de la chaleur, buvant à petites gorgées une bouteille de vin enveloppée de papier marron.

« Miss San Francisco », l’appelait le père de Michael.

— Ma mère fait tout pour toi, tu le sais ? disait-il à sa femme.

Les rares fois où elle avait bu tant de vin que sa voix devenait incertaine, il la regardait avec dédain. Mais il ne faisait jamais rien pour l’en empêcher. Après tout, ce n’était pas si souvent. C’était plus l’idée d’une femme restant assise toute une soirée à descendre une bouteille, comme un homme, qui le gênait. Michael savait très bien ce que pensait son père, personne n’avait eu besoin de le lui expliquer.

Mais son père craignait peut-être qu’elle ne le quitte s’il essayait de la domestiquer. Il était fier de sa beauté, de son corps mince et même de sa jolie façon de parler. De temps à autre, il lui apportait de ces bouteilles de porto et de xérès qu’il avait en horreur. « C’est du sirop pour les femmes », disait-il à Michael. Mais c’était aussi la boisson des ivrognes, Michael le savait.

Sa mère détestait-elle son père ? Il ne l’avait jamais su. Dans son enfance, il avait appris un jour que sa mère avait huit ans de plus que son père. Mais cette différence d’âge n’était pas visible. Son père était bel homme. C’était en tout cas ce que sa mère semblait penser. La plupart du temps, elle était gentille avec lui. Mais, à vrai dire, elle était gentille avec tout le monde. Pour rien au monde elle n’aurait été à nouveau enceinte et cela donnait lieu à des querelles, dont des bribes parvenaient jusqu’à Michael, étouffées, derrière l’unique porte du petit appartement, celle de la chambre du fond.

Après la mort de sa mère, la tante de Michael lui avait raconté une histoire à propos de ses parents. Il ne sut jamais si elle était véridique. Ses parents s’étaient rencontrés à San Francisco à la fin de la guerre, quand son père était dans la marine. L’uniforme lui allait vraiment bien et il avait ce charme qui séduisait toutes les filles à l’époque.

— Il te ressemblait, Mike, lui dit sa tante des années plus tard. Des cheveux noirs, des yeux bleus et des bras puissants, exactement comme toi. Et tu te rappelles sa voix ? Elle était magnifique, à la fois profonde et douce, malgré son accent d’Irish Channel.

Ainsi, la mère de Michael était tombée amoureuse de lui et, une fois retourné en mer, il lui avait écrit d’adorables lettres poétiques qui la faisaient pleurer. En fait, les lettres avaient été écrites par le meilleur ami du père de Michael, un homme instruit embarqué sur le même bateau, qui avait pioché métaphores et belles phrases dans des livres. La mère de Michael ne s’était doutée de rien.

C’était des lettres qu’elle était tombée amoureuse. Lorsqu’elle s’était retrouvée enceinte de Michael, elle s’était rendue dans le Sud avec ses lettres et avait été accueillie par une famille au grand cœur qui s’était immédiatement occupée des préparatifs du mariage, à l’église Saint Alphonse, et avait fait en sorte que tout fût prêt pour la prochaine permission du père de Michael.

La petite rue sans arbres, la minuscule maison dont toutes les pièces communiquaient, la belle-mère aux petits soins pour les hommes, mais qui ne s’asseyait jamais à table avec eux, avaient dû être un choc pour elle.

Tante Vivian avait révélé à Michael que, lorsqu’il était encore un bébé, son père avait confessé un jour la vérité à propos des lettres. Sa mère avait piqué une colère, avait voulu le tuer et s’était ruée dans la cour pour brûler toutes les lettres. Puis elle s’était calmée et avait essayé de se résigner. Elle avait un enfant en bas âge, elle avait plus de trente ans, ses parents étaient morts et elle n’avait qu’un frère et une sœur à San Francisco. Elle n’avait d’autre possibilité que de rester avec le père de son fils. Du reste, les Curry n’étaient pas de mauvaises gens.

Dès le début, elle avait beaucoup aimé sa belle-mère, qui l’avait recueillie quand elle était enceinte. Michael voulait bien le croire car sa mère s’était occupée d’elle tout au long de la maladie qui lui avait été fatale.

Ses deux grands-parents étaient morts l’année de son entrée au lycée, sa grand-mère au printemps et son grand-père deux mois plus tard. Malgré le décès de nombreux oncles et tantes au fil des ans, ce furent les deux premiers enterrements auxquels il avait assisté. Ils resteraient gravés pour toujours dans sa mémoire.

Le grand raffinement des cérémonies l’avait ébloui. Il avait été profondément troublé de constater à quel point le mobilier de Lonigan et Fils, l’entreprise de pompes funèbres, le salon mortuaire, les limousines capitonnées de velours gris, les fleurs et même les employés du service funéraire richement vêtus étaient proches de l’atmosphère des films élégants qu’il prisait tant. Les gens parlaient d’une voix douce, les tapis étaient raffinés, les meubles marquetés, les couleurs et les textures riches, l’air embaumait le lys et la rose et les gens surveillaient leurs manières.

Mourir ressemblait donc à entrer dans le monde de Rebecca ou des Chaussons rouges. On était entouré d’objets somptueux pendant un jour ou deux avant d’être mis en terre.

Cette similitude l’intrigua pendant des heures. Lorsqu’il vit pour la seconde fois La Fiancée de Frankenstein au Happy Hour, il ne fit que regarder les grandes maisons, écouter la musique des voix et étudier les vêtements. Il aurait aimé parler de tout cela à quelqu’un mais, quand il essaya d’aborder le sujet avec Marie-Louise, sa petite amie, elle répondit qu’elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. Elle le trouvait ridicule de fréquenter la bibliothèque et refusait d’aller voir un film étranger.

Il lut dans ses yeux le même regard qu’il avait si souvent vu dans ceux de son père. Ce n’était pas la crainte de l’inconnu. C’était du dégoût. Et il ne voulait pas être quelqu’un de dégoûtant.

De plus, il était au lycée, maintenant. Tout changeait pour lui. Parfois, il avait peur que n’arrive le moment où ses rêves céderaient la place à la réalité. Le père de Marie-Louise, assis sur les marches du perron, le regarda froidement un soir et lui demanda :

— Qu’est-ce qui te fait croire que tu vas entrer au collège ? Ton père a l’argent pour te payer Loyola ?

Il cracha sur le sol et détailla Michael des pieds à la tête. Du dégoût, toujours du dégoût.

Après tout, ils avaient peut-être raison. Le moment était sans doute venu pour lui de penser à autre chose. Il mesurait presque un mètre quatre-vingts, une taille gigantesque pour un enfant d’Irish Channel et un record pour cette branche de la famille Curry. Son père acheta une vieille Packard et lui apprit à conduire en une semaine. A la suite de quoi il trouva un travail à temps partiel de livreur pour un fleuriste de Saint Charles Avenue.

Mais ce ne fut qu’en seconde année qu’il commença à oublier ses ambitions. Il se mit au football, fut sélectionné et se retrouva sur la pelouse du stade City Park, avec un tas de gamins qui hurlaient tout autour. « Encore un plaquage de Michael Curry ! » entendait-on dans les haut-parleurs. C’est à cette époque que Marie-Louise lui susurra un jour au téléphone qu’elle ne pourrait plus lui résister et qu’elle ferait « n’importe quoi » avec lui.

Michael continuait à lire mais le football fut son principal centre d’intérêt cette année-là. Ce sport était parfait pour absorber son agressivité, sa force et même sa frustration. Il était une vedette à l’école. Il le sentait aux regards des filles quand il remontait l’allée pour la messe de 8 heures chaque matin.

Enfin, le rêve devint réalité. Son école remporta le championnat de la ville. Les éternels perdants, les enfants de l’autre côté de Magazine, ceux qui avaient un accent si drôle qu’on savait qu’ils venaient d’Irish Channel, tenaient leur revanche. Même le Times Picayune ne tarissait pas d’éloges à leur sujet. Le lycée était survolté. Marie-Louise et Michael allèrent « jusqu’au bout », et vécurent des moments difficiles lorsqu’ils crurent que Marie-Louise était enceinte. Michael aurait pu tout perdre. Il n’aspirait à rien d’autre qu’à marquer des essais, être avec Marie-Louise et gagner un peu d’argent pour la sortir le soir dans la Packard. Le jour de mardi gras, ils se déguisèrent en pirates, allèrent au quartier français, burent de la bière et se pelotèrent sur un banc de Jackson Square. Lorsque arriva l’été, elle n’avait plus que le mot « mariage » à la bouche.

Michael ne savait pas quoi faire. Il avait le sentiment d’appartenir à Marie-Louise mais ils n’arrivaient pas à communiquer. Elle détestait les films qu’il l’emmenait voir et lorsqu’il lui parlait du collège elle lui reprochait de rêver.

Vint l’hiver de dernière année. Il faisait un froid glacial et La Nouvelle-Orléans connut ses premières chutes de neige depuis un siècle. Lorsqu’il sortait tôt de l’école, il se promenait seul dans Garden District, dont les rues étaient recouvertes d’un manteau blanc, et regardait les doux flocons tomber sans bruit autour de lui. Il ne voulait pas partager ces moments avec Marie-Louise mais avec les maisons et les arbres qu’il aimait, s’émerveillant du spectacle des porches et des rampes en fer forgé enneigés.

Les enfants jouaient dans la rue, les voitures roulaient prudemment sur le verglas, dérapant dangereusement dans les virages. Après des heures de promenade, Michael finissait par rentrer chez lui, les mains si gelées qu’il avait du mal à ouvrir la porte. Un jour, il trouva sa mère en train de pleurer. Son père venait de périr dans l’incendie d’un entrepôt en voulant sauver un de ses collègues.

Pour Michael et sa mère, ce fut la fin d’Irish Channel. Au mois de mai, la maison d’Annunciation Street fut vendue. Et, une heure après que Michael eut reçu son diplôme devant l’autel de l’église Saint Alphonse, sa mère et lui montèrent dans un autocar pour la Californie.

Tante Vivian habitait à Golden Gate Park un appartement coquet rempli de meubles sombres et de toiles authentiques. Ils s’installèrent chez elle jusqu’à ce qu’ils eurent trouvé un appartement à quelques pâtés de maisons de là. Michael s’inscrivit à l’université d’État, l’assurance-vie de son père étant suffisante pour pourvoir à tout.

Il adora San Francisco, malgré le froid et le vent, aimant les couleurs sombres de la ville, qu’il trouvait particulières. Les grandes maisons victoriennes lui rappelaient les magnifiques demeures de La Nouvelle-Orléans.

Dans cette ville, on aurait dit que la classe modeste à laquelle il appartenait à La Nouvelle-Orléans n’existait pas. Même les policiers et les pompiers s’exprimaient bien, étaient bien habillés et possédaient des maisons qui coûtaient cher. Impossible de deviner de quelle partie de la ville provenaient les gens. Les trottoirs étaient étonnamment propres et une sorte de retenue semblait affecter les moindres échanges entre les gens.

Lorsqu’il allait au Golden Gate Park, Michael s’émerveillait devant la foule, qui semblait ajouter de la beauté au paysage vert foncé et non l’envahir. Les gens se promenaient sur des bicyclettes étrangères, pique-niquaient en petits groupes sur l’herbe veloutée ou s’asseyaient devant le kiosque à musique pour écouter l’orchestre le dimanche. Les musées furent aussi une révélation, avec leurs toiles de maîtres. Des gens de toute origine s’y côtoyaient le dimanche, avec leurs enfants, et tout cela leur semblait très naturel.

— C’est ça, l’Amérique ? demanda-t-il un jour, comme si, venant d’un autre pays, il n’en connaissait que quelques images de cinéma ou de télévision : pas dans les films étrangers aux belles maisons et aux hommes en smoking, bien sûr, mais dans les films américains récents et les émissions de télévision où tout était propre et civilisé.

A San Francisco, sa mère était heureuse, plus heureuse qu’il ne l’avait jamais vue. Elle mettait à la banque son salaire de vendeuse de cosmétiques, rendait visite à sa sœur le week-end et parfois à son frère aîné, oncle Michael, un élégant alcoolique qui vendait de la vaisselle chez Gumps dans Post Street.

C’était comme si son enfance à La Nouvelle-Orléans n’avait jamais existé. Il adorait le centre-ville de San Francisco avec ses tramways bruyants et ses rues fourmillant de monde, le grand magasin Powell and Markel où il restait des heures à lire des livres sans se faire remarquer. Il adorait les stands de fleurs où l’on pouvait acheter des bouquets de roses rouges pour presque rien et les boutiques luxueuses d’Union Square. Il adorait les petits cinémas qui projetaient des films étrangers il y en avait au moins une douzaine ! - où il alla voir avec sa mère Jamais le dimanche, avec Melina Mercouri, et La Dolce Vila de Fellini, le film le plus merveilleux qu’il ait jamais vu. Il y avait aussi des comédies avec Alec Guinness, les films psychologiques ténébreux d’Ingmar Bergman et plein d’autres du Japon, d’Espagne et de France. Beaucoup d’habitants de San Francisco allaient les voir.

Il prenait un grand plaisir à boire un café avec d’autres étudiants au grand restaurant Foster, à l’éclairage éblouissant, dans Sutter Street. Il y parla pour la première fois de sa vie avec des Orientaux, des Juifs new-yorkais, des Noirs instruits qui parlaient un anglais parfait, mais aussi des hommes et des femmes plus âgés qui négligeaient un peu leur famille et leur travail juste pour le plaisir de retourner à l’école.

Ce fut pendant cette période qu’il commença à comprendre le petit mystère entourant la famille de sa mère. Par bribes, il parvint à reconstituer toute l’histoire. Ces gens avaient été très riches, et c’était la grand-mère paternelle de sa mère qui avait croqué toute la fortune familiale, dont il ne restait plus qu’une chaise sculptée et trois toiles de paysages aux cadres chargés. Pourtant, tout le monde parlait d’elle comme d’une sorte de déesse hors du commun, qui avait voyagé dans le monde entier, mangé du caviar et s’était débrouillée pour que son fils achève ses études à Harvard avant de sombrer dans une faillite totale.

Quant à son fils, le grand-père maternel de Michael, il était mort alcoolique après le décès de sa femme, une belle fille irlando-américaine du quartier de Mission District, à San Francisco. Personne ne voulait parler de « Mère », et Michael finit par comprendre que « Mère » s’était suicidée. « Père », qui ne cessa de boire jusqu’à ce qu’il en meure, laissa à ses trois enfants une petite rente annuelle. La mère de Michael et sa sœur Vivian achevèrent leurs études au couvent du Sacré-Cœur. L’oncle Michael était l’« image crachée de papa », disaient-elles, lorsque les effets du cognac l’endormaient sur le canapé.

Ces découvertes progressives sur la famille firent comprendre bien des choses à Michael. Le temps passant, il commença à se rendre compte que les valeurs prônées par sa mère avaient été, à son insu, celles des gens fortunés. Elle allait voir des films étrangers parce qu’elle s’y amusait et non pour enrichir sa culture. Et elle voulait que Michael aille au collège parce que c’était là qu’il « devait » aller. Il lui était parfaitement naturel d’aller chez Young Man’s Fancy pour lui acheter des pull-overs à col ras et des chemises boutonnées dans lesquels il ressemblait à un élève d’école privée. En fait, sa sœur, son frère et elle ne connaissaient rien des motivations et des ambitions de la bourgeoisie. Elle aimait son travail parce qu’elle y rencontrait des gens bien. Pendant ses heures de loisirs, elle buvait de plus en plus de vin, lisait des romans, rendait visite à ses amis. C’était une femme heureuse, satisfaite.

Le vin finit par la tuer. Au fil des ans, elle devint une alcoolique distinguée qui passait ses fins de journée à boire dans un verre de cristal, enfermée dans sa chambre, et tombait ivre morte avant la fin de la soirée. Une nuit, tard, elle se cogna la tête en tombant dans la salle de bains, mit une serviette sur la plaie et alla se coucher sans se douter une seconde qu’elle perdait tout son sang. Elle était froide quand Michael défonça la porte. Cela se passait dans la maison de Liberty Street que Michael avait achetée et rénovée pour sa famille. Entre-temps, oncle Michael était mort, d’alcoolisme lui aussi, mais dans son cas on avait parlé d’attaque.

Débordant d’ambition, Michael entra à l’automne à l’université d’État de San Francisco. Là, sur un campus gigantesque, au milieu d’étudiants de tous les horizons, ayant le sentiment de passer inaperçu, il se sentit fort et prêt à commencer sa véritable éducation. Comme jadis dans la bibliothèque. Mais cette fois il était noté sur ce qu’il lisait, il était noté pour vouloir comprendre tous les mystères de la vie qui l’avaient oblige dans son enfance à cacher sa curiosité à ceux qui se seraient moqués de lui.

Il n’arrivait pas à croire à sa chance. Passant de classe en classe, délicieusement anonyme parmi la foule d’étudiants prolétariens, avec leurs sacs à dos et leurs godillots, il assistait, captivé, aux cours des professeurs et écoutait les questions éminemment pertinentes que posaient ses camarades. Pimentant son emploi du temps de cours facultatifs sur l’art, la musique, la culture générale, la littérature comparée et même le théâtre, il finit par acquérir une solide culture générale.

Il choisit l’histoire pour matière principale parce qu’il y excellait mais aussi parce qu’il savait que son ambition la plus récente, devenir architecte, resterait un rêve puisqu’il n’avait aucun succès en mathématiques. Malgré tous ses efforts, il rata les examens qui lui auraient permis d’intégrer pour quatre ans une école d’architecture. Mais il aimait aussi l’histoire parce que cette matière, qui faisait partie des sciences humaines, obligeait à prendre du recul vis-à-vis du monde et à analyser son fonctionnement. Et c’était précisément ce qu’il avait fait pendant toute son enfance à Irish Channel.

Synthèse, théorie, vue d’ensemble, aucun problème. Venant d’un endroit aussi différent et éloigné des choses de ce monde, étonné par la modernité de la Californie, la perspective d’être historien était pour lui réconfortante.

Michael était plus que satisfait. Lorsque l’argent de l’assurance fut épuisé, il trouva un emploi à temps partiel chez un menuisier spécialisé dans la restauration des belles demeures victoriennes de la ville. Il se replongea dans les ouvrages sur les maisons.

Lorsqu’il obtint sa licence, ses anciens camarades de La Nouvelle-Orléans l’auraient trouvé méconnaissable. Il avait toujours la stature d’un joueur de football, des épaules massives et une poitrine puissante, et le travail de menuiserie le maintenait en forme. Ses cheveux noirs bouclés, ses grands yeux bleus et les légères taches de rousseur sur ses pommettes restaient ses traits distinctifs. Mais il portait maintenant pour lire des lunettes à monture foncée, s’habillait d’un pull-over à torsades et d’une veste en tweed avec des pièces aux coudes et fumait la pipe.

A vingt et un ans, il se sentait aussi à l’aise pour donner du marteau dans une maison que pour dactylographier avec deux doigts un devoir sur le thème « La chasse aux sorcières dans l’Allemagne des années 1600 ».

Deux mois après avoir entamé ses études d’histoire, il commença à préparer, simultanément, l’examen d’entrepreneur d’État. A ce moment-là, il travaillait comme peintre, apprenait à manier le plâtre et à poser des carreaux de céramique.

Il poursuivait ses cours parce qu’un profond sentiment d’insécurité l’empêchait d’y renoncer mais il savait déjà que ce genre d’études ne satisferait jamais son besoin de travailler de ses mains, à l’air libre, de grimper sur une échelle, de taper sur un clou et de ressentir à la fin de la journée une sublime fatigue physique.

Il adorait admirer le résultat de son travail : toits réparés, escaliers restaurés, planchers rénovés. Il adorait aussi gratter et repeindre de vieux montants d’escalier finement ouvragés, des balustrades ou des encadrements de portes. Avide d’apprendre, il étudiait le savoir-faire de tous les artisans avec lesquels il travaillait, pressait les architectes de questions et faisait des copies de photocalques pour les étudier. Il se plongeait enfin dans toutes sortes de livres, revues et catalogues consacrés à la restauration et aux antiquités victoriennes.

Il avait parfois le sentiment de préférer les maisons aux êtres humains, comme les marins préfèrent les bateaux. Après le travail, il parcourait les pièces auxquelles il avait redonné vie, effleurant amoureusement du doigt les appuis de fenêtres, les poignées en cuivre, les plâtres à la texture satinée.

Il acheva sa maîtrise d’histoire en deux ans, au moment où commencèrent les manifestations d’étudiants contre la guerre du Viêt-Nam et où la consommation de drogues psychédéliques se répandait parmi les jeunes. Mais, à cette époque, il avait déjà passé son examen d’entrepreneur d’État et créé sa propre société.

Il ne comprit jamais réellement le monde des hippies, de la révolution politique et de la métamorphose des individus par le biais de la drogue. L’historien qu’il était ne pouvait succomber à la rhétorique révolutionnaire superficielle, souvent stupide, qui faisait rage autour de lui. Le marxisme de salon de ses amis, qui semblaient tout ignorer du travailleur, le faisait rire. Et il assista horrifié à l’autodestruction de ceux qu’il aimait par des hallucinogènes puissants.

Mais il en tira tout de même quelque chose : l’amour psychédélique des couleurs et des motifs, de la musique et de l’art oriental eut une influence inévitable sur son sens esthétique. Des années plus tard, il soutiendrait que la prise de conscience des années 60 avait bénéficié à tout un chacun, que la rénovation des vieilles maisons, la création de bâtiments publics magnifiques avec leurs parcs fleuris, la construction de galeries marchandes modernes avec leurs sols de marbre, leurs fontaines et leurs parterres de fleurs étaient l’émanation directe de ces années décisives.

Michael avait une longue liste d’attente de clients impatients. Bientôt, il eut des chantiers dans toute la ville. Il aimait par-dessus tout parcourir une maison victorienne délabrée de Divisadero Street et dire à son propriétaire : « En six mois, j’en fais un palace. » Son travail fut récompensé et il devint célèbre pour ses plans magnifiques et détaillés. Il mena à bien certains de ses chantiers sans l’intervention d’aucun architecte. Tous ses rêves commençaient à se réaliser.

A trente-deux uns, il acheta une maison ancienne dans Liberty Street, en restaura l’intérieur comme l’extérieur et y aménagea un appartement pour sa mère et sa tante. Lui-même s’installa au dernier étage, avec vue sur les lumières de la ville, exactement dans le style qu’il avait toujours aimé. Des livres, des rideaux de dentelle, un piano, de jolis meubles anciens, il possédait tout cela. Il fit construire une grande terrasse à flanc de colline où il pouvait s’asseoir pour jouir du soleil capricieux du Nord de la Californie. L’éternelle brume du front de mer se dispersait généralement avant d’atteindre les collines de son quartier. Ainsi, il avait réussi à s’approprier non seulement le luxe et le raffinement qu’il convoitait depuis tant d’années mais aussi un peu de la chaleur et du soleil du Sud dont il se souvenait avec tant d’émotion.

A l’âge de trente-cinq ans, il était un autodidacte accompli. Il avait économisé et placé son premier million dans un portefeuille d’obligations municipales et il adorait San Francisco, qui lui avait donné tout ce à quoi il aspirait.

 

 

Si, comme beaucoup de Californiens, il s’était fait lui-même, se créant un style en parfaite harmonie avec celui de tous les gens qui se font eux-mêmes, Michael restait malgré tout cet enfant d’Irish Channel qui prenait un morceau de pain pour pousser ses petits pois sur sa fourchette.

Il ne perdit jamais complètement son accent et, de temps à autre, sur un chantier avec ses ouvriers, il le retrouvait totalement. Certaines de ses habitudes ou idées grossières lui restèrent elles aussi, il en était conscient.

Sa façon de gérer tous ces éléments était parfaite pour la Californie. Il lui suffisait de rester nature. Lorsqu’il allait dans un luxueux restaurant de nouvelle cuisine, il n’était aucunement gêné de réclamer de la viande et des pommes de terre ou de garder sa cigarette au coin de la bouche en parlant, comme son père l’avait toujours fait.

Il s’entendait bien avec ses amis libéraux parce qu’il n’avait pas envie de discuter avec eux. Et lorsqu’ils s’invectivaient autour d’une table couverte de pichets de bière, parlant de pays étrangers où ils n’avaient jamais mis et ne mettraient jamais les pieds, il dessinait des maisons sur la nappe.

En fait, il se sentait bien plus proche des gens passionnés comme lui, artisans, artistes, musiciens et tous ceux qui laissaient libre cours à leurs obsessions. Ceux-ci semblaient vraiment comprendre son irrépressible désir de vivre pleinement, d’agir. Par exemple, il rêvait de construire lui-même d’immenses demeures, de transformer des quartiers entiers de la ville, d’enclaver des cafés, des librairies, des petits hôtels dans les vieux quartiers de San Francisco.

Par moments, surtout après la mort de sa mère, il repensait à son passé à La Nouvelle-Orléans, qui lui semblait de plus en plus fantastique et faisant partie d’un autre monde. Il se disait que les Californiens se croyaient libérés mais qu’en réalité il n’y avait pas plus conformistes qu’eux. Qu’ils soient originaires du Kansas, de Détroit ou de New York, ils avaient tous les mêmes idées libérales, les mêmes sentiments, les mêmes façons de penser et de s’habiller. Parfois leur conformisme était franchement risible. Ils étaient vraiment capables de dire des choses comme : « N’est-ce pas celui que nous boycottons cette semaine ? » ou : « Est-ce que nous ne sommes pas censés être contre ça ? »

Il avait laissé à La Nouvelle-Orléans une ville de bigots, certes, mais aussi de personnalités. Il entendait encore les vieux conteurs d’Irish Channel, comme son grand-père. Et ces oncles qui étaient morts l’un après l’autre pendant son enfance, quels personnages ! Il les entendait encore raconter comment ils traversaient le Mississippi à la nage, aller et retour (ce qui ne se faisait déjà plus quand Michael était petit), plonger des toits des entrepôts quand ils avaient trop bu, ou attacher de grandes rames aux pédales de leurs vélos pour essayer de rouler sur l’eau.

Tout était prétexte à récits. Des nuits entières, on pouvait raconter l’histoire du cousin Jamie Joe Curry, à Alger, qui était devenu un tel fanatique religieux qu’on devait l’enchaîner à un poteau toute la journée, de l’oncle Timothy que le plomb de la linotype avait rendu fou, qui bourrait de papier journal le tour des portes et des fenêtres et passait son temps à fabriquer des milliers de poupées en papier.

Et la belle tante Lelia, tombée amoureuse d’un Italien quand elle était jeune, et qui n’avait su que sur ses vieux jours qu’un soir ses frères avaient chassé son soupirant d’Irish Channel après lui avoir cassé la figure. Ils ne voulaient pas de métèque chez eux. Elle avait passé toute sa vie à attendre son Italien. Folle de rage, elle avait renversé la table quand ils lui avaient avoué la vérité.

Il y avait même des histoires de religieuses. Quand il avait huit ans, la vieille sœur Bridget Marie s’était fait remplacer pendant deux semaines par une adorable petite nonne à l’accent irlandais prononcé. Celle-ci avait passé son temps à parler aux élèves du fantôme irlandais de Petticoat Loose et leur avait même raconté une histoire de sorcières qui se serait passée dans Garden District. Des sorcières ! Vous vous rendez compte ?

Ces souvenirs lui revenaient parfois. Il se rappelait l’odeur des nappes en coton que sa grand-mère repassait puis rangeait dans les profonds tiroirs d’un buffet en noyer. Il se rappelait le goût de la soupe au gombo et au crabe accompagnée de biscuits salés et de bière, le bruit effrayant des tambours aux défilés de mardi gras. Il revoyait le livreur grimpant l’escalier de derrière avec un énorme bloc de glace sur son épaule rembourrée. Et puis, sans cesse, il se rappelait ces voix merveilleuses qui lui semblaient si grossières à l’époque mais dont il appréciait maintenant le riche vocabulaire, le sens des phrases imagées, l’amour du langage.

Rétrospectivement, ce monde lui paraissait fantastique. Tout était si aseptisé en Californie ! Les mêmes vêtements, les mêmes voitures, les mêmes causes. Il n’était pas vraiment chez lui ici. Là-bas non plus, d’ailleurs. Il n’y était encore jamais retourné.

Il aurait dû accorder plus d’attention à ces gens. Il aurait aimé parler avec son père, s’asseoir au milieu des pompiers de la caserne de Washington Avenue.

Et Garden District. Il en rêvait parfois comme d’un paradis chaud et flamboyant où il se promenait entre des palaces splendides entourés de fleurs et de feuilles vertes frémissantes. Alors il se réveillait et se disait qu’il devait y aller pour vérifier.

Il se rappelait même les gens qu’il apercevait au cours de ses promenades : de vieux messieurs en costume de seersucker et chapeau de paille, des dames avec des cannes, des gouvernantes noires en uniforme bleu poussant des bébés blancs dans des landaus. Et cet homme étrange aux vêtements impeccables qu’il avait si souvent vu dans ce jardin de First Street envahi de mauvaises herbes.

Il avait envie d’y retourner pour comparer ses souvenirs avec la réalité. Il voulait revoir la petite maison d’Annunciation Street où il avait grandi, l’église Saint Alphonse où il avait été enfant de chœur et l’église Sainte Marie avec ses arcs gothiques et ses statues de saints en bois. Les fresques du plafond de Saint Alphonse étaient-elles vraiment si belles ?

En s’endormant, il s’imaginait parfois dans cette église bondée pour la messe de minuit, la pluie battant contre les portes, puis à la maison, le petit sapin de Noël étincelant dans un coin. Comme il était beau avec ses bougies symbolisant la lumière du monde, ses décorations représentant les présents des Rois Mages et ses aiguilles vertes odorantes qui promettaient le retour de l’été !

 

 

Il lui revint le souvenir de la procession d’une messe de minuit où les fillettes des petites classes, habillées en anges, avaient remonté l’allée centrale de l’église. Il sentait encore l’odeur des branches de sapin se mêlant à celle des fleurs et de la cire fondue. Les petites filles avaient chanté. Il y avait Rita Mae Dwyer, Marie-Louise Guidry, sa cousine, Patricia Ann Becker, et toutes les petites pestes qu’il connaissait. Mais comme elles étaient belles avec leurs aubes et leurs ailes blanches ! Plus rien à voir avec les petits monstres qu’elles étaient !

Il y avait eu tant de processions ! Mais il n’aimait pas celles consacrées à la Vierge Marie. Dans son esprit, la mère de Jésus ressemblait tellement aux bonnes sœurs mesquines qui maltraitaient les garçons qu’il n’éprouvait pour elle aucune dévotion, ce qui l’attrista jusqu’à ce qu’il soit en âge de ne plus s’en soucier.

Même plus tard, en Californie, la veille de Noël resta à ses yeux le seul jour sacré. Il la célébrait comme d’autres célèbrent le nouvel an car elle symbolisait pour lui un renouveau, un moment de pardon qui permettait de repartir de zéro. Quand il était seul ce jour-là, il restait jusqu’à minuit dans son salon, avec un verre de vin et pour seul éclairage les guirlandes lumineuses du petit sapin.

Michael n’était jamais retourné à La Nouvelle-Orléans. Son travail l’absorbait trop, et quand il s’autorisait quelques jours de congé, il préférait aller en Europe ou écumer les monuments et les musées de New York. C’était aussi ce que préféraient les différentes maîtresses qu’il avait eues. Qui aurait préféré mardi gras à La Nouvelle-Orléans quand on pouvait aller à Rio ? Pourquoi aller dans le sud des États-Unis plutôt que dans le midi de la France ?

Bien souvent, Michael se disait qu’il avait obtenu tout ce dont il avait rêvé au cours de ses promenades dans Garden District et qu’il devrait y retourner pour faire le point, pour vérifier s’il se faisait ou non des illusions sur cet endroit. Et, par moments, il avait l’impression d’attendre quelque chose d’extrêmement important, mais quoi ?

Il eut plusieurs liaisons, dont deux furent presque des mariages. Les deux femmes étaient juives d’origine russe, passionnées, spirituelles, brillantes et indépendantes. Il était très fier de leur éducation et de leur intelligence. Ces liaisons avaient commencé autant par de longues discussions que par un jeu de séduction. Discussions toute la nuit après avoir fait l’amour, discussions autour d’une pizza et d’une bière, discussions au lever du soleil. Michael avait toujours agi ainsi avec ses maîtresses.

Il avait beaucoup appris de ces relations. Son ouverture d’esprit dénuée de tout égoïsme séduisait beaucoup ces femmes et il absorbait sans effort tout ce qu’elles avaient à lui apprendre. Elles adoraient aller avec lui à New York, sur la Riviera ou en Grèce et se laissaient charmer par son enthousiasme et ses sentiments profonds à l’égard de ce qu’il possédait. Elles partageaient avec lui leur musique et leurs peintres favoris, leurs goûts culinaires, leurs idées sur les meubles et les vêtements. Elizabeth lui apprit comment choisir un costume Brooks Brothers et des chemises Paul Stewart. Judith l’emmena chez Bullock and Joncs pour acheter son premier Burberry et dans des salons de coiffure luxueux pour se faire couper les cheveux correctement. Elle lui apprit à commander des vins européens, à faire cuire les pâtes, et lui expliqua en quoi la musique baroque avait autant d’attrait que cette musique classique qu’il adorait.

Tout cela le faisait rire, mais il l’apprit. Les deux femmes s’étaient moquées gentiment de ses taches de rousseur et de sa stature carrée, de ses cheveux qui lui tombaient dans les yeux, de son charme de petit voyou et du smoking qui lui allait comme un gant. Elizabeth l’appelait son « voyou au cœur d’or » et Judith le surnomma Sluggo. Il les emmena à des matches de boxe et de basket-ball, dans les bons bars à bière, leur montra comment apprécier le football et le rugby, le dimanche, au Golden Gale Park, et leur apprit à se bagarrer « au cas où ». Il les emmena à l’opéra et au concert, qu’il suivait avec une ferveur toute religieuse. De leur côté, elles lui firent découvrir Dave Brubeck, Miles Davis, Bill Evans et le Kronos Quartet.

L’ouverture d’esprit de Michael et son tempérament passionné séduisaient tout le monde. Mais son naturel charmait aussi les femmes. Lorsqu’il était en colère ou se sentait un peu menacé, il redevenait le gamin querelleur d’Irish Channel, avec une grande conviction et une sensualité dont il n’avait pas conscience. Les femmes étaient également impressionnées par son habileté manuelle et son intrépidité.

Tous ces traits n’étaient pas courants chez les hommes très cultivés. Pas plus que ne l’était l’attitude directe, lascive et enthousiaste de Michael dans l’amour. Il aimait faire l’amour de façon simple et naturelle, ou plus élaborée si elles le désiraient, et aussi bien le matin au réveil que le soir.

Sa première rupture – avec Elizabeth était de son fait, selon lui, parce qu’il était trop jeune et ignorait la fidélité. Elizabeth en eut assez de ses aventures, même s’il lui jurait qu’elles « ne signifiaient rien », et finit par faire ses valises. Il en eut le cœur brisé. Il la suivit à New York, sans résultat. Il revint dans son appartement vide et noya son chagrin dans six mois de beuverie. Lorsqu’il sut qu’Elizabeth épousait un professeur de Harvard, il eut du mal à le croire. Et il jubila lorsqu’il apprit son divorce l’année suivante.

Il s’envola pour New York en vue de la consoler mais ils se disputèrent en plein Metropolitan Museum of Art et il pleura comme un enfant pendant tout le vol du retour. Au point qu’une hôtesse le ramena chez elle et s’en occupa pendant trois jours.

L’été suivant, Judith entra dans sa vie. Ils vécurent ensemble pendant près de sept ans, et personne n’aurait imaginé qu’ils rompraient un jour. Judith tomba enceinte et, contre la volonté de Michael, fit le choix de ne pas garder l’enfant. Ce fut la pire déception dans la vie de Michael et la destruction du couple. Il ne contestait pas le droit de Judith de se faire avorter ; il n’imaginait même pas un monde où les femmes n’auraient pas un tel droit. Et l’historien en lui savait que les lois contre l’avortement étaient inapplicables parce que la relation entre une future mère et son enfant à naître était quelque chose d’unique.

Non, il était un ardent défenseur de ce droit. Mais il se refusait à admettre qu’une femme vivant avec lui dans le luxe et la sécurité, qu’il épouserait sur l’instant si elle le voulait, ne veuille pas garder leur enfant.

Michael supplia. Cet enfant était le leur, il le désirait plus que tout et ne supportait pas l’idée qu’on lui dénie son droit à la vie. L’enfant ne vivrait pas nécessairement avec eux si Judith ne le souhaitait pas. Michael s’occuperait de tout. Il avait tout l’argent qu’il fallait. Il rendrait visite à l’enfant sans que Judith en sache jamais rien. Il évoquait déjà les gouvernantes, les écoles privées et tout ce que lui n’avait jamais eu. Mais, par-dessus tout, ce bébé était un être vivant, avec du sang dans ses petites veines, et il ne voyait aucune raison valable à ce qu’il meure.

Judith était horrifiée et blessée à vif. Elle ne voulait pas encore être mère, elle ne s’en sentait pas capable. Elle avait presque terminé son doctorat de philosophie à Berkeley mais elle avait encore sa thèse à rédiger. Et son corps ne pouvait pas servir à mettre un enfant au monde au profit d’une tierce personne. Le traumatisme que représentaient l’accouchement puis l’abandon était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Un sentiment de culpabilité la poursuivrait jusqu’à la fin de ses jours. Que Michael ne puisse comprendre la mortifiait. Le droit à l’avortement avait toujours été pour elle un acquis, un filet de sécurité, pour ainsi dire. Sa liberté, sa dignité et sa santé étaient menacées.

Tous ces arguments dépassaient complètement Michael. Comment pouvait-on préférer la mort à l’abandon ? Comment Judith pouvait-elle se sentir coupable d’abandonner l’enfant mais pas de le tuer ? Bien entendu, il était préférable que les deux parents désirent l’enfant mais pourquoi l’un des deux aurait-il le droit de décider pour l’autre ? Ils n’étaient ni pauvres ni malades, ils étaient virtuellement mariés et pourraient l’être pour de bon si elle le voulait bien. Ils avaient tant à donner à ce bébé, même s’il vivait avec d’autres ! Mais pourquoi diable cette petite chose devrait-elle mourir ? Quant à dire que ce n’était pas un être humain, c’était faux. Sinon, pourquoi voudrait-elle le tuer ?

A bout d’arguments, Michael joua sa dernière carte. Judith n’avait qu’à mettre l’enfant au monde et il l’emmènerait avec lui. Elle ne les reverrait plus jamais. Et, en échange, il ferait tout ce qu’elle lui demanderait. Il lui donnerait tout ce qu’elle voulait. Il la supplia à chaudes larmes.

Judith était anéantie que Michael lui préfère l’enfant. Il essayait d’acheter son corps, sa souffrance, la chose qui poussait en elle. Elle ne supportait plus de vivre sous le même toit que lui. Elle le maudissait pour tout ce qu’il avait dit. Elle maudissait ses origines, son ignorance et, par-dessus tout, son stupéfiant manque d’égards. Croyait-il que sa décision avait été si facile ? C’était plus fort qu’elle. Elle savait qu’il fallait mettre un terme à tout cela, à cette petite vie en elle qu’elle n’avait pas souhaitée, qui s’accrochait à elle contre sa volonté et détruisait l’amour de Michael pour elle.

Michael ne pouvait plus la regarder en face. Si elle voulait le faire, qu’elle le fasse. Du reste, il le voulait aussi, maintenant. Mais il ne tenait pas à savoir quel jour et à quelle heure leur enfant serait détruit.

Une sorte d’épouvante s’était emparée de lui. Il voyait tout en gris. Il n’avait plus goût à rien, comme si un voile de ténèbres avait recouvert son monde. Il savait que Judith souffrait mais il ne pouvait l’aider. En fait, il ne pouvait s’empêcher de la haïr.

Il repensa aux bonnes sœurs de l’école qui frappaient les enfants du plat de la main et les tiraient par le bras pour les faire rentrer dans le rang, à leur pouvoir irréfléchi, à leur brutalité malveillante. Évidemment, cela n’avait rien à voir avec ce qui lui arrivait. Judith était quelqu’un de bien, elle faisait ce qu’elle pensait devoir faire. Mais il se sentait aussi impuissant que quand les religieuses, ces monstres aux voiles noirs, patrouillaient dans les couloirs en faisant claquer leurs chaussures masculines sur le plancher ciré.

Judith déménagea en l’absence de Michael. Il reçut la note de l’hôpital une semaine plus tard et envoya le chèque. Il ne la revit plus jamais.

Il resta seul très longtemps. Le contact érotique avec des étrangères ne lui avait jamais vraiment plu et, maintenant, il le craignait même. Il choisissait donc ses partenaires avec une grande discrétion et très occasionnellement. Il était prudent à l’extrême. Il ne voulait pas perdre un autre enfant.

Il était incapable d’oublier son enfant mort, ou son fœtus mort, pour être plus exact. Non pas qu’il broyât du noir sur cet enfant – qu’il avait surnommé Chris, mais personne ne devait le savoir –, c’était plutôt qu’il s’était mis à aller voir des films d’horreur où il y avait toujours des fœtus. Comme toujours, le cinéma était au premier plan de ses préoccupations, et il ressentit un lien viscéral entre ce qu’il voyait sur l’écran et ses rêves les plus profonds, ses efforts pour se représenter le monde dans lequel il vivait.

Il s’aperçut de quelque chose que personne d’autre que lui ne semblait avoir remarqué : les créatures monstrueuses des films d’horreur n’avaient-elles pas une ressemblance incroyable avec les milliers de fœtus tués chaque jour dans les établissements hospitaliers de tout le pays ?

Prenez Alien, le film de Ridley Scott, où le petit monstre sort directement de la poitrine d’un homme, un fœtus hurlant qui garde sa forme étrange, même en grandissant, et se nourrit de victimes humaines.

Et Eraserhead, où le rejeton fœtal répugnant d’un couple condamné ne cesse de pleurer.

Et La Chose, de John Carpenter, avec ses têtes de fœtus hurlantes ! Et Rosemary’s Baby, ce grand classique ! Et ce film stupide intitulé Le Monstre est vivant, sur un bébé monstre qui dévore le laitier parce qu’il a faim.

Il ne parvenait pas à sortir ces comparaisons de son esprit. Des bébés, des fœtus, il en voyait partout.

Inutile d’essayer d’en parler à ses amis. Ils avaient donné raison à Judith et ne comprendraient jamais les analogies qu’il faisait. Les films d’horreur sont le reflet de nos cauchemars, se disait-il. En ce moment, notre société est obsédée par les naissances, les naissances qui se passent mal, qui se retournent contre nous.

Bien sûr, il n’était ni un véritable historien ni un spécialiste des sciences humaines. Il n’était sans doute pas assez intelligent pour comprendre ce fait de société. Après tout, il était entrepreneur et ferait mieux de ne s’occuper que de ses planchers en chêne et ses robinets en cuivre.

Du reste, il ne détestait pas les femmes et n’avait pas peur d’elles. Elles étaient des êtres comme les autres, et parfois meilleures que les hommes, plus douces, plus gentilles. La plupart du temps, il préférait leur compagnie à celle des hommes. Et il n’avait jamais été surpris de constater, sauf dans les circonstances présentes, qu’en général elles le comprenaient mieux que les hommes.

Le temps passant, il perdit un peu sa conviction de trouver un jour l’amour qu’il cherchait. Mais, dans le monde où il vivait, c’était le cas de bien des gens. Ils avaient des amis, la liberté, le style, la richesse, la carrière mais pas l’amour. C’était la société moderne qui le voulait ainsi.

Il avait un tas d’amis dans son boulot, de vieux camarades de collège, et ne manquait pas de compagnie féminine quand il en avait besoin. A quarante-huit ans, il pensait encore avoir tout le temps devant lui. Il se sentait et avait l’air jeune, et les gens de son âge qui l’entouraient le trouvaient aussi. Il y avait bien ces satanées taches de rousseur, mais les femmes le regardaient toujours, c’était certain. En fait, il trouvait plus facile de les séduire maintenant que quand il était un jeune homme trop pressé.

Après tout, cette petite liaison qu’il avait débutée depuis peu avec Thérèse, une jeune femme rencontrée au concert, deviendrait peut-être sérieuse ? Elle était trop jeune, il en était conscient, et il s’en voulait. Puis elle l’appelait et lui disait : « Michael, j’attendais de tes nouvelles ! Tu me manipules ! » Qu’est-ce que cela pouvait bien pouvoir dire ? Peu importait. Alors, ils dînaient dehors et rentraient chez elle.

Mais ne manquait-il pas d’autre chose que d’un amour sincère ? En se réveillant un matin, il se rendit compte que l’été qu’il attendait depuis tant d’années ne viendrait jamais. Il ne connaîtrait plus jamais les nuits chaudes embaumant le jasmin, ni les brises tièdes venant du fleuve ou du golfe. Mieux vaut se résigner, se disait-il. Après tout, cette ville est la mienne maintenant. Pourquoi retourner chez moi ?

Pourtant, par moments, il songeait que San Francisco n’avait plus les riches couleurs ocre et rouge brique qu’il lui aimait, mais qu’un sépia terne et la grisaille du ciel perpétuellement couvert, comme son esprit, dominaient.

Même les belles maisons qu’il restaurait n’étaient parfois pour lui rien d’autre que des décors sans histoire, des pièges placés là pour capturer un passé qui n’avait jamais existé, pour procurer un sentiment de solidité à des gens qui vivaient en permanence dans la crainte de la mort.

Mais lui, c’était différent. Il avait de la chance. Et il lui arriverait sûrement encore bien des bonnes choses.

 

 

Ainsi allait la vie de Michael Curry, ou, plutôt, était allée puisqu’il s’était noyé un « 1 » mai et était revenu hanté, obsédé, radotant sur les morts et les vivants, incapable d’enlever ses gants, terrifié à l’idée de ce qu’il pourrait voir – une marée d’images sans queue ni tête – et percevant les émotions des gens sans même les toucher.

Trois mois et demi avaient passé. Thérèse était partie. Ses amis étaient partis. Il était prisonnier de la maison de Liberty Street.

Il avait changé de numéro de téléphone et ne répondait pas aux montagnes de courrier qu’il recevait. Tante Viv sortait par la porte de derrière pour aller chercher les rares provisions qu’elle ne pouvait se faire livrer. D’une voix douce et polie, elle filtrait les quelques coups de téléphone.

— Non, Michael n’est plus là.

Il riait chaque fois qu’il l’entendait. Car c’était vrai. Les journaux annonçaient sa disparition. Tous les dix jours environ, il appelait Stacy et Jim, leur disait qu’il était vivant puis raccrochait. Il ne leur reprochait pas de l’avoir laissé tomber.

Dans la pénombre, allongé sur son lit, il regardait sur l’écran de télévision muet les images familières du film Les Grandes Espérances. Une Mlle Havisham fantomatique dans sa robe de mariée en lambeaux parlait au jeune Pip – joué par John Mills – qui s’apprêtait à partir pour Londres.

Mais pourquoi Michael perdait-il tant de temps ? Qu’attendait-il pour partir à La Nouvelle-Orléans ? Il était trop imbibé d’alcool pour se renseigner sur les horaires des vols et, de toute façon, il continuait d’espérer que le docteur Morris, qui avait son nouveau numéro, allait l’appeler. Il était le seul au courant de ses projets.

— Si je pouvais joindre cette femme, lui avait-il dit. Vous savez, celle qui m’a secouru. J’enlèverais mes gants, je prendrais ses mains et je lui parlerais. Grâce à elle, je me souviendrai peut-être de quelque chose. Vous comprenez ce que je veux dire ?

— Vous êtes ivre, Michael, ça s’entend.

— Et alors ? Bon, d’accord ! Je suis ivre. Et j’ai l’intention de le rester. Mais écoutez-moi ! Si seulement je pouvais remonter sur ce bateau…

— Oui ?

— Si je pouvais toucher de mes mains le pont du bateau, là où j’étais étendu…

— Michael, c’est complètement farfelu !

— Docteur Morris, téléphonez-lui. Je sais que vous pouvez la joindre. Donnez-moi au moins son nom.

— Vous voulez dire que vous allez l’appeler et lui dire que vous avez l’intention de ramper à quatre pattes sur le pont de son bateau pour y chercher des vibrations mentales ? Michael ! C’est son droit le plus strict de se protéger contre une chose pareille. Et puis il se peut qu’elle ne croie pas du tout à ces histoires de pouvoir parapsychique.

— Mais vous, vous y croyez ! Vous savez que ça marche !

— Je veux que vous reveniez à l’hôpital.

Michael raccrocha de rage. Plus de seringues, plus de tests, non merci.

Le docteur Morris l’avait rappelé mais les messages sur le répondeur ne variaient jamais :

— Michael, venez ! Nous nous inquiétons à votre sujet. Nous voulons vous voir.

Puis, finalement, la promesse :

— Michael, si vous arrêtez de boire, j’essaierai. Je sais où l’on peut trouver cette femme.

Arrêter de boire… Il y pensa un instant, allongé dans le noir, puis chercha à tâtons la boîte de bière. Se soûler à la bière était ce qu’il y avait de mieux. En fait, il était presque sobre puisqu’il n’y avait pas mis une goutte de vodka ou de whisky.

— Viens manger quelque chose, lui dit tante Viv.

Mais il était à La Nouvelle-Orléans. Il se promenait dans les rues de Garden District, il faisait chaud. Comme l’air fleurait bon le jasmin du soir ! Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas senti cette odeur capiteuse, qu’il n’avait pas vu le ciel s’embraser derrière les chênes, les dalles défoncées par les racines des arbres ! Et le vent froid qui mordait ses doigts nus.

Le vent froid. Oui. Ce n’était pas l’été, il est vrai. C’était le rude hiver glacial de La Nouvelle-Orléans, et les gens se précipitaient dans le noir pour voir le dernier défilé de mardi gras. Loin devant, sur Saint Charles Avenue, il voyait les torches du défilé et percevait le son de ces tambours qui l’avaient toujours effrayé.

— Dépêche-toi, Michael, disait sa mère en le soulevant presque de terre.

Comme la rue était sombre, comme l’air était glacé.

— Regarde, maman ! (Il pointa le doigt en direction de la grille en fer et tira la main de sa mère.) L’homme est dans le jardin.

Toujours le petit jeu. Elle disait qu’il n’y avait pas d’homme et ils se mettaient à rire tous les deux. Mais l’homme était bien là, comme les autres fois, au bord de l’immense pelouse, debout entre les branches nues des lagerstroemias. Avait-il aperçu Michael cette nuit-là ? Oui, ils s’étaient regardés.

— Michael, nous n’avons pas le temps.

— Mais, maman, il est là pour de vrai…

Les cuivres jouaient comme des sourds en marchant. Les torches flamboyaient. La foule affluait. Du haut des chars en papier mâché, des hommes portant des masques et des costumes brillants en satin lançaient des colliers en perles transparentes et en bois. Les gens se disputaient pour les attraper. Michael s’accrocha à la jupe de sa mère. Il détestait le bruit des tambours. Des breloques atterrirent à ses pieds, dans le caniveau.

Sur le chemin du retour, la parade terminée, les rues jonchées de détritus, et l’air si froid qu’ils exhalaient de la fumée en parlant, il avait revu l’homme. Au même endroit. Mais, cette fois, il n’en dit rien.

— Il faut que j’y aille, murmura-t-il dans un demi-sommeil. Il faut que j’y retourne.

Il revoyait en pensée les rampes en fer forgé de la maison de First Street, le porche latéral, l’homme dans le jardin. A sa toute dernière promenade dans les rues, ce fameux mois de mai, Michael avait fait un signe de tête à l’homme. Il lui avait répondu d’un signe de la main.

— Oui. Partir, murmura-t-il encore.

Mais pourquoi ne se manifestaient-ils pas, ceux qui étaient venus à lui quand il était mort ? Ils devaient bien savoir qu’il ne se rappelait rien. Ils devraient l’aider. Il n’y a pas de barrière entre les morts et les vivants. Mais la femme aux cheveux noirs lui avait dit : « N’oubliez pas. Vous avez le choix. »

— Mais non ! Je n’ai pas changé d’avis ! C’est juste que je ne me rappelle pas.

Il s’assit. La pièce était sombre. La femme aux cheveux noirs. Mais que portait-elle autour du cou, déjà ? Faire mes valises. Oui. Aller à l’aéroport. La porte. Le 13. Je comprends.

A la lueur d’une petite lampe, tante Viv cousait dans le salon.

Il prit une gorgée de bière puis vida lentement la boîte.

— Aidez-moi, s’il vous plaît, murmura-t-il à l’intention de personne. Aidez-moi !

Il s’était rendormi. Le vent soufflait. Les tambours de mardi gras le remplissaient de terreur. Était-ce un avertissement ?

« Pourquoi ne sautez-vous pas ? » demandait la gouvernante à la pauvre femme terrifiée près de la fenêtre, dans Rebecca. Avait-il changé la cassette ? Il ne s’en souvenait pas. Mais nous sommes à Manderley, maintenant, non ? Il aurait juré que c’était Mlle Havisham. Il l’entendit susurrer à l’oreille d’Estella : Tu peux lui briser le cœur. Pip l’avait aussi entendu mais il était quand même tombé amoureux d’elle.

— Je vais arranger la maison, murmura-t-il. Estella, nous allons être heureux pour toujours.

Tante Viv était près de lui dans la pénombre.

— Je suis soûl, dit-il.

Elle lui mit une boîte de bière fraîche dans la main. Quel amour !

— M mm, c’est tellement bon !

— Il y a quelqu’un qui veut te voir.

— Qui ? Une femme ?

— C’est un homme très aimable. Un Anglais…

— Non, tante-Viv…

— Il n’est pas journaliste. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Il s’appelle M. Lightner. Il arrive de Londres. L’avion de New York vient d’atterrir et il est venu directement.

— Pas maintenant. Dis-lui de partir. Tante Viv, il faut que j’y retourne. A La Nouvelle-Orléans. Il faut que j’appelle le docteur Morris aussi. Où est le téléphone ?

Il descendit du lit et dut attendre un moment, debout, que le vertige passe. Il se sentait mal. Ses membres étaient en plomb. Il retomba sur le lit, retournant à ses rêves. Il se promenait dans la maison de Mlle Havisham. L’homme du jardin lui fit un signe.

Quelqu’un éteignit la télévision.

— Dors, maintenant, dit tante Viv.

Il entendit ses pas s’éloigner. Était-ce la sonnerie du téléphone ?

— J’ai besoin d’aide, murmura-t-il.

Le lien maléfique
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